«La tendre amitié qui règne entre mes deux neveux vous répond du soin que le duc de Berry mettra à vous plaire, et, sans doute, vous aurez pour lui les sentiments qu'il mérite. Celui qui m'unissait à votre mère m'a appris qu'un beau-frère devient facilement un véritable frère. Je n'ai pas besoin de vous parler de ce que vous devez à l'âge et aux vertus de mes tantes. La reine, que vous verrez dans les premiers moments plus que tout le reste de la famille, vous a toujours particulièrement aimée, et, plus vous la connaîtrez, plus vous verrez combien elle est aimable et facile à vivre.
«Je n'ai rien à vous dire sur les personnes qui vous approcheront de plus près. Vous savez tout ce que vaut la duchesse de Sérent; sa fille est digne d'elle; et, quant au duc de Damas, qui est destiné à être votre chevalier d'honneur, votre malheureux père, dont il avait été menin, faisait de lui le plus grand cas.
«Enfin, il faut aussi, ma chère enfant, que je vous dise un mot de moi-même. Je vais perdre sans regret mon autorité directe sur vous; mais, jamais, je ne renoncerai à vous servir de père, et, comme tel, j'ose espérer que je posséderai toujours votre confiance. Votre raison sera toujours votre meilleur guide. Mais une longue expérience des hommes et des choses peut vous être utile, et je serai toujours prêt à vous donner des conseils, lorsque vous m'en demanderez. Si vous éprouviez des peines et que vous veuillez les déposer dans mon sein, je regarderai cet épanchement comme la preuve la plus certaine de votre tendresse. De votre côté, je vous regarde comme destinée par la Providence à remplacer ma pauvre sœur, à être, comme elle, le lien de toute la famille, la confidente de tous, l'ange de paix pour apaiser les petits différends qui naissent toujours de temps en temps entre les meilleurs amis: ce rôle est celui qui peut le mieux vous convenir pendant nos malheurs et lorsqu'ils seront finis.»
Cette lettre est l'avant-dernière que Madame Royale dût recevoir de son oncle. Elle la trouva prête à se mettre en chemin. «C'est le vœu et le désir empressé de son cœur,» écrivait l'évêque de Nancy. Toutes les mesures étaient prises pour son départ. Le duc de Villequier était venu la chercher à Vienne pour l'accompagner à Mitau. L'Empereur d'Allemagne avait consenti à la faire conduire, sous la protection de Mme de Chanclos, jusqu'à Thérèsepol sur la frontière russe. Là, des ordres étaient déjà donnés par le tsar pour la protéger sur la route et faciliter son voyage. Elle avait avec elle, comme dame de compagnie, Mlle de Choisy, nièce du marquis d'Ourches, jadis chambellan du comte de Provence, qu'à sa demande le roi avait attachée à sa maison. La duchesse de Sérent et sa fille, sorties trop tard de France pour la trouver à Vienne, devaient la rejoindre en Courlande. Les deux valets de chambre, Hue et Cléry, trois femmes de service et deux valets de pied, étaient aussi du voyage. Quand le roi connut ces détails, Madame Royale avait déjà quitté Thérèsepol, d'où le 17 mai, en y arrivant, elle avait expédié par estafette un court billet à son oncle. Il le reçut le 23 mai. Ce même jour, d'Avaray consignait l'événement dans son rapport au roi.
«Une estafette envoyée par M. le duc de Villequier nous a appris ce matin que Madame Royale est enfin arrivée à Thérèsepol le 17, qu'elle en devait partir le surlendemain, et qu'après treize jours de route, elle sera rendue à Mitau.
«Monseigneur le duc d'Angoulême, au comble de ses vœux, est venu chez moi me témoigner avec beaucoup de sensibilité et dans les termes les plus obligeants qu'il n'oubliera jamais que c'est à mon zèle et à mes soins qu'il doit le projet et le succès de son mariage.
«En lui témoignant de mon côté combien je suis heureux d'avoir pu contribuer à son bonheur, j'ai saisi l'occasion de lui observer que la politique seule préside ordinairement au mariage des princes, mais que le sien réunit tout ce que le sentiment a de plus doux, et la politique de plus intéressant, et que cette union eût été l'objet le plus digne de ses vœux, dans le cas même où il serait paisiblement assis sur les premières marches du trône. Je voulais par ces réflexions graver plus profondément dans le cœur du jeune prince son amour pour Mme Thérèse, et raffermir dans la résolution de s'occuper constamment du bonheur de son épouse. J'ai lieu de croire qu'elles ont produit leur effet.»
Le 29, le roi fit partir le duc de Guiche, en l'invitant à aller devant soi jusqu'à ce qu'il rencontrât la voyageuse, et en le chargeant pour elle de ce souhait de bienvenue: «C'est avec le sentiment de la plus douce joie que je vous écris cette lettre, ma chère enfant. Le moment où le duc de Guiche vous la remettra précédera de bien peu celui où je vous recevrai après un si long espace de temps et tant de malheurs communs. Je vous l'ai souvent dit: je n'ai pas la présomption d'espérer vous les faire oublier; mais du moins ma tendresse, mes soins ne négligeront rien pour vous en adoucir le souvenir, et j'espère recevoir de vous le même soulagement. J'en trouve le gage dans toutes vos lettres. Celle que vous m'avez écrite de Thérèsepol me prouve votre confiance, et c'est de tous les sentiments celui dont un père est le plus jaloux de la part de sa fille. Les autres appartiendront bientôt à mon neveu; il les méritera par les siens; et, plus je les verrai réciproques entre vous, plus je croirai qu'il peut encore y avoir du bonheur pour moi.»
En même temps que Madame Royale se dirigeait vers Mitau, la reine y arriva dans la soirée du 2 juin. Son voyage avait été l'objet de longues négociations et donné lieu entre elle et son mari à de pénibles débats. Au moment de quitter Budweiss, elle prétendait voyager avec un somptueux état de maison, incompatible avec l'exiguïté des ressources dont disposait le trésor royal. Il fallut de nombreuses lettres, les cruels aveux et toute la volonté du roi pour la faire renoncer à cette prétention. Elle avait dû se contenter d'un train très modeste, dont la fixation arrachait au comte de Saint-Priest cette réflexion douloureuse: «L'état que M. de Virieu a envoyé à M. de Villequier serait assurément bien petit pour la reine de France; mais les circonstances nous contraignent à le resserrer encore.»
Cette difficulté résolue, elle en avait soulevé une autre. Elle voulait emmener avec elle sa lectrice, cette Mme de Gourbillon, dont nous avons constaté la fâcheuse influence et dont Louis XVIII était décidé à ne pas tolérer la présence à Mitau. L'entêtement de la reine, la résistance du roi donnèrent lieu à une volumineuse correspondance. Le 31 mai, le roi lui avait écrit: «Si mes instances et mon amitié ne peuvent rien sur vous, si vous pouvez vous résoudre à me compromettre vis-à-vis de l'Empereur de Russie, qui ne pourra, d'après cette résistance, que prendre la plus étrange idée de nous deux, Mme Gourbillon pourra arriver à Mitau. Mais je vous jure, pour ma part, qu'elle ne mettra pas les pieds au château et que je ne réponds pas des dispositions de l'Empereur à son égard.»