«Je donne au porteur des présentes, que je n'indique pas autrement dans la crainte de le compromettre, mais pour qui elles seront un témoignage particulier de mon estime et de ma confiance, tout pouvoir nécessaire pour traiter en mon nom avec le général Bonaparte.
«Je ne le charge point de proposer à ce général des conditions ni des récompenses; il prononcera lui-même sur celles qu'il peut désirer. Le fidèle interprète de mes sentiments lui donnera aussi l'assurance que toutes les demandes qu'il fera pour ses amis seront accordées immédiatement après ma restauration. Le salut de mon peuple sera le garant de ma fidélité à remplir mes promesses.—Louis.»
D'autre part, ces instructions mettent de La Marre en garde contre la duplicité du Corse. Tout en essayant de le séduire, il faut se défier de lui, ne croire à ses engagements que s'il les formule par écrit. La rumeur publique lui a attribué l'intention d'appeler au trône l'infant d'Espagne, Charles-Isidore, âgé de onze ans. Fondé ou non, ce bruit dont Louis XVIII s'est à ce point alarmé qu'il a cru devoir le signaler à l'Empereur Paul en le suppliant de déjouer un tel projet, prouve du moins que Bonaparte n'aime pas les Bourbons de France et que si, convaincu de la fragilité de son propre pouvoir, il en est réduit à restaurer la monarchie, il ne se résignera à rappeler le roi légitime qu'après avoir tout essayé pour la faire sans lui.
Enfin, pour le cas où de La Marre ne pourrait aller lui-même à Paris pour remplir cette mission, on l'invite à la faire remplir par «Aubert» s'il l'y juge propre. On s'en remet à sa prudence pour que ces pièces, dont il ne peut craindre en aucun cas la publicité, ne servent pas cependant de trophée aux consuls. «Veillez aussi à ce qu'il ne soit pas répandu de copies. Il serait très nuisible que Bonaparte eût connaissance de la lettre que le roi lui écrit avant de l'avoir reçue.»
Le nom d'Aubert qui figure dans ces instructions n'était pas le nom véritable du personnage qu'il désignait. C'était un nom de guerre, comme en prenaient alors pour leur sûreté les agents du roi restés en France, dans leurs correspondances avec les émigrés. Il cachait un jeune député connu pour ses opinions royalistes, représentant du département de la Marne au conseil des Cinq-Cents, que son caractère, son éloquence, ses études physiologiques, ses qualités d'homme d'État, devaient mettre un jour au premier rang parmi les grands citoyens dont s'honore la France. Il s'appelait, de son vrai nom: Royer-Collard[85].[Lien vers la Table des Matières]
VI
À LA VEILLE DU DIX-HUIT BRUMAIRE
En attendant les effets de sa tentative pour entrer en rapport avec Bonaparte, s'il revient d'Égypte, le roi suit des yeux les événements qui se déroulent en Italie d'où Souvarof expulse les Français, en Suisse où les Autrichiens sont entrés, où les Russes vont les rejoindre; il emploie ce qu'on lui permet encore d'action à convaincre les puissances de la nécessité de se faire précéder en France par un manifeste. Ce manifeste était la grosse affaire du moment. Louis XVIII désirait que l'Autriche, au moment où ses armées franchiraient la frontière, lançât une proclamation portant que les puissances coalisées ne se proposaient pas un démembrement de l'ancien territoire, qu'elles ne poursuivaient d'autre but que la restauration du légitime roi de France, «non dans l'intention d'imposer cette condition comme un trophée de la victoire, mais par la conviction intime que c'est le seul moyen de rendre la paix à l'Europe.»
C'est cette déclaration que Pichegru, dans ses conférences avec Wickham, et, après lui, Willot, avaient demandée déjà au cabinet de Saint-James. Après de longs pourparlers, ils s'étaient résignés à en accepter l'ajournement. Ils avaient même fini par trouver sage et prudent qu'on ne parlât du roi de France et qu'on n'arborât le drapeau blanc qu'après la victoire définitive des alliés. Mais le roi estimait au contraire et faisait écrire par Saint-Priest aux ministres du tsar que la mesure qu'il réclamait aurait pour effet de réunir aux drapeaux des armées impériales tous les Français bien pensants. «On a lieu de croire qu'elles trouveraient alors en France plus de partisans que d'ennemis.»
Paul Ier, à en juger par ses lettres au roi, partageait cette conviction. Il lui écrivait le 2 juin: «Les cours de Vienne et de Londres sont trop intéressées au rétablissement de la royauté en France pour ne pas y contribuer de tout leur pouvoir. Il ne reste à Votre Majesté qu'à faire des vœux pour le succès de nos armes, à s'attendre à une fin heureuse qui produira le commencement de son règne. On va s'entendre à Vienne pour dresser la proclamation au peuple français, et elle vous sera communiquée. Au reste, je crois que Votre Majesté peut se reposer sur moi du soin de ses intérêts et attendre le résultat de nos efforts combinés.»
Le tsar espérait trop de la bonne volonté des deux cours et de son influence sur elles. Il s'était jeté dans la coalition, convaincu de la sincérité du gouvernement britannique et de son dévouement aux Bourbons. En y entrant, il avait imposé silence à ses défiances contre l'Autriche. Il devait, à brève échéance, voir sa perspicacité mise en défaut par les menées des cabinets de Londres et de Vienne. Mais ces menées, commencées déjà, lui échappaient encore. C'est de bonne foi qu'il donnait au roi les assurances optimistes qui se retrouvent à toutes les lignes de sa correspondance.