Le marquis de Bésignan, à l'en croire, était intimement lié avec le comte de Grabianka, noble Polonais établi depuis quatorze ans à Avignon, le premier partage de la Pologne l'ayant déterminé à quitter sa patrie. Depuis le commencement de la Révolution, Grabianka avait rendu d'éminents services aux royalistes, au prix même de sa fortune dont une partie s'était perdue au service de leur cause. Pour les mieux servir, il avait entretenu et entretenait toujours des relations avec certains chefs du parti révolutionnaire: Carnot, La Révellière, Letourneur de la Manche, Isnard, Rovère, d'autres encore. Mais, loin de les flatter, il leur avait toujours dit qu'ils se perdraient eux-mêmes après avoir perdu la France, et que leur dernière ressource serait de se jeter dans les bras de l'autorité légitime qui les repousserait hors de France ou plutôt fermerait les yeux sur leur retraite dès qu'ils auraient rendu les services qu'on pouvait attendre d'eux. Les principaux membres du Directoire, et plus particulièrement Barras et Carnot, paraissaient enfin vouloir prendre ce parti. Mais, retenus par une fausse honte ou par un faux orgueil, ils se refusaient à faire directement des offres au roi. Leur défiance envers les agents royalistes de Paris était telle, qu'ils ne voulaient s'adresser à eux ni traiter avec eux. Le seigneur polonais était le seul intermédiaire qui pût leur être agréable, le seul qui pût conduire à bien une négociation entre le roi et le Directoire.
Il avait donc envoyé le marquis de Bésignan, son ami, au prince de Condé, lequel à son tour le renvoyait au roi, que cet ambassadeur vraiment extraordinaire devait supplier de dépêcher au comte de Grabianka une personne de confiance munie de pouvoirs pour entendre les propositions qui seraient faites par les membres du Directoire ou des Conseils à l'effet de leur assurer le pardon, ou même les grâces qu'eux et ceux qu'ils imploreraient mériteraient par leurs services, et enfin pour concerter avec eux les moyens les plus propres à rétablir la monarchie et le roi. Bésignan déclarait en outre que la personne que le roi chargerait de cette négociation trouverait à Lausanne tous les passeports et les titres nécessaires pour sa sûreté, et que lorsqu'elle serait parvenue à sa destination, le seigneur polonais se chargerait de toutes les démarches à faire.
Le comte d'Avaray, naturellement défiant, devait l'être plus encore envers un homme à qui l'on reprochait beaucoup d'incartades. Il lui objecta son étonnement de le voir arriver sans aucune preuve de la vérité de ses dires, sans aucun témoignage du repentir des individus que le comte de Grabianka prétendait être disposés à contribuer à une restauration. Il ne comprenait pas davantage qu'ils refusassent de traiter avec les agents de Paris, dépositaires permanents des pouvoirs du roi et en possession de sa confiance. Il fit remarquer qu'il était impossible de négocier à leur insu; car, d'une manière ou d'une autre, ils finiraient par avoir connaissance de la négociation, et alors de deux choses l'une: ou ils la regarderaient comme entamée sans la participation du roi, et dans ce cas ils ne s'occuperaient que d'y apporter des entraves; ou ils sauraient que le roi l'avait autorisée, et le secret qu'on en aurait fait leur inspirerait un mécontentement funeste à la cause royale.
«D'ailleurs, ajoutait-il, si ce projet n'est pas une chimère, il deviendra l'opération principale; toutes les autres devront ou cesser ou, plutôt, céder au mouvement qu'elle leur imprimera et concourir à son succès. Dès lors, comment la céler aux agents de Paris?»
On doit supposer qu'à ces graves objections Bésignan ne trouva rien à répondre ou répondit imparfaitement, puisqu'au bas du rapport dicté à un secrétaire, d'où sont tirés ces détails, d'Avaray consigne de sa main l'opinion qu'il a conçue de ce projet extravagant et indique la seule solution qu'il lui semble possible d'y donner.
«Bésignan est un fol qui compromettrait le Père éternel. Il est venu dans l'espoir de rentrer en grâce en donnant un grand témoignage de zèle. Toute cette affaire est un roman dont les personnages seuls existent. Bésignan espère qu'on lui remettra des pouvoirs. Il m'a déjà parlé d'un projet de contre-révolution au cas inattendu où l'affaire ne réussirait pas.» Conclusion: il fallait le congédier avec beaucoup de politesse, le renvoyer au prince de Condé avec une lettre du roi indiquant que Sa Majesté allait prendre les moyens nécessaires pour s'éclairer sur la vérité des faits. Bésignan, après avoir remis cette lettre au prince de Condé, retournerait auprès de son Polonais afin de lui demander les passeports qu'il avait annoncés et de les mettre à la disposition du roi. En même temps, on instruirait les agents de Paris de cette affaire; on ne leur enverrait un pouvoir que s'il y avait lieu. Quant à Bésignan, sans oublier qu'un sot peut ouvrir parfois un avis important, on le tiendrait autant que possible en dehors de la négociation.
C'est en ces termes et avec ces conclusions que le lendemain, 13 janvier, l'affaire fut soumise au conseil du roi. Le duc de La Vauguyon combattit l'opinion de d'Avaray. Il était rare qu'ils ne fussent pas en désaccord. Il pensait que le secret devait être gardé même vis-à-vis des agents de Paris et le roi se mettre en relations directes avec le Polonais par l'intermédiaire d'un homme de confiance. Il proposa même l'abbé de Chaffoy comme le plus capable de remplir cette mission. Ce jeune prêtre, qui fut plus tard évêque de Nîmes, était alors attaché à l'agence de Souabe; il opérait en Franche-Comté, et le président de Vezet, qui l'avait maintes fois employé, vantait sans cesse ses mérites, son courage, son habileté. Mais, d'Avaray ayant objecté que ce vaillant royaliste était trop nécessaire à son poste pour qu'il fût sage de le lui faire quitter, la proposition de La Vauguyon fut abandonnée, et la sienne prévalut.
Bésignan partit aussitôt pour aller chercher à Lausanne les passeports promis par le comte de Grabianka. L'abbé de La Marre, qui devait bientôt retourner en France, fut chargé d'avertir les agents de Paris de ce qui s'était passé et de se concerter avec eux quant aux moyens à prendre pour tirer parti des prétendues bonnes dispositions du Directoire. Sur sa demande et sur l'observation qu'il avait faite que les membres du gouvernement ne persévéreraient dans les intentions qu'à tort ou à raison on leur attribuait que s'ils étaient assurés du pardon du roi, celui-ci rédigea l'acte suivant qui révèle l'état de son âme par rapport aux régicides. La pensée qui a inspiré cette déclaration se retrouvera dans toutes celles qu'il sera par la suite amené à faire en ce qui touche les personnages auxquels il impute les crimes de la Révolution:
«Je suis instruit que plusieurs de ceux que ma déclaration du mois de juillet 1795[8] exclut formellement des avantages qu'elle assure à tous les autres Français, désireraient remettre entre mes mains les rênes du gouvernement, mais que, si je ne consens à les assurer qu'ils n'auront rien à craindre de moi, ils ne voient d'autre ressource pour eux que de rétablir en France ce régime de sang et de terreur, appelé gouvernement révolutionnaire. L'horreur que m'inspire la seule idée de voir de nouveau mon peuple en proie à ce fléau me ferme les yeux sur toute autre considération, et je donne ma parole royale que ceux dont les noms seront portés sur la liste qui me sera donnée par la personne à qui ils ont fait connaître leur vœu et qui auront, pour le rétablissement de la monarchie, employé les moyens que mon agent auprès de cette même personne lui fera connaître, pourront, sans rien craindre de ma part, sortir de mon royaume et emporter leur fortune. Je promets de plus que je ne les poursuivrai ni directement ni indirectement dans les asiles qu'ils auront choisis hors de mon royaume.»
Cette déclaration ne laisse pas d'être surprenante sous la plume du prince qui, jusqu'à ce jour, avait paru animé de sentiments de vengeance. Elle laisse percer en lui le souverain qui, en 1814, se souviendra de la parole de son aïeul Henri IV: «Paris vaut bien une messe,» et se prêtera à tous les accommodements propres à faciliter sa restauration. Mais sa conversion n'est pas encore complète. S'il cède sur un point capital, c'est avec des réticences, des arrière-pensées de proscription, qui affaiblissent singulièrement les effets de sa clémence. Il est vrai que lui-même est proscrit, qu'il est hanté par des souvenirs poignants et irritants; il peut croire que les mânes des victimes de la Terreur ne sont pas apaisées. Lui en demander plus, ce serait lui demander trop, et assurément la déclaration qu'on vient de lire a dû lui coûter. Il l'a faite contraint et forcé, et, jaloux de se justifier par avance, redoutant déjà qu'on ne l'accuse un jour d'avoir cédé, en sa la laissant arracher, à des motifs uniquement tirés de son intérêt personnel et de ses ambitions, il expose dans une note explicative, toute vibrante de l'émotion qui la lui inspire, ceux auxquels il a obéi. Cette note résume les arguments que devront employer ses défenseurs, s'il est accusé par la postérité d'avoir oublié son devoir, en consentant à traiter avec les assassins de son frère; elle plaidera pour lui.