En finissant, le roi faisait allusion à l'aventure du drap mortuaire, étalé sur la façade de la Madeleine; il la jugeait aussi sévèrement que d'Avaray: «Il est fâcheux qu'une arme aussi puissante que celle que vous aviez donnée ait été aussi faiblement et aussi inutilement employée qu'elle l'a été le 21 janvier dernier: si la harangue d'Antoine n'eût pas fait brûler les maisons des conjurés, la mort de César eût affermi la République.»

Cette lettre porte la date du 6 avril. Mais déjà, le 23 mars, au reçu de celle de son frère, Louis XVIII avait fait écrire par d'Avaray à l'abbé de La Marre, afin de lui faire part de ses intentions relativement au chevalier de Coigny, et de l'engager à remplir de son nom l'un des blancs laissés sur la liste du Conseil royal. D'Avaray insistait sur ce point, que le chevalier de Coigny, outre qu'il était muni des pouvoirs de Monsieur et de la confiance actuelle de Sa Majesté, avait joui de celle de Louis XVI, et que son séjour continuel à Paris pouvait le mettre en état de servir utilement. En exécutant les ordres du roi qu'il lui avait lui-même suggérés, le fidèle mais trop impatient d'Avaray ne prévoyait pas l'explosion de colère qu'ils allaient provoquer parmi les agents de Paris, qui se voyaient invités, à peine en fonctions, à admettre parmi eux un agent de Monsieur, au mépris de la promesse formelle qui leur avait été faite de ne dévoiler sous aucun prétexte leur mission aux émigrés d'Angleterre.[Lien vers la Table des Matières]

IX
AUTOUR DE BONAPARTE

En quittant Mitau, l'abbé de La Marre avait fait diligence. Quoiqu'il eût dû s'arrêter à Augsbourg, en Souabe, pour conférer avec le président de Vezet et le baron d'André, il était à Paris au commencement d'avril. Dès son arrivée, il s'occupa de la formation du Conseil royal. Grâce au travail préparatoire auquel, en son absence, s'était livré Royer-Collard, il ne fallut que quelques jours pour mettre ce conseil sur pied. Le marquis de Clermont-Gallerande, cédant comme à un ordre, au désir exprimé par le roi, accepta la présidence. Il avait été question de lui adjoindre, nous l'avons dit, l'ancien avocat général Dambray, ou M. de Fleurieu. Mais Dambray relevant à peine d'une grave maladie, Fleurieu ne possédant pas les qualités nécessaires à l'emploi qu'il s'agissait de remplir, Royer-Collard avait renoncé à recourir à eux. Pour les remplacer, il s'était assuré du concours de l'abbé de Montesquiou, qui ne figurait pas sur la liste soumise au roi, mais que son nom, ses opinions, son rôle aux États généraux, la grande situation qu'il occupait parmi le clergé de France, rendaient dignes d'y figurer. Faute de pouvoir trouver aisément un troisième membre, Royer-Collard, qui ne s'était en principe réservé que d'être secrétaire, avait consenti à siéger effectivement.

Le conseil se trouva donc rapidement au complet, composé de trois hommes également dévoués au roi, qui se connaissaient, s'estimaient et n'auraient aucun mal à marcher d'accord. On sait que, dans la correspondance avec Mitau, Royer-Collard était déjà désigné sous le nom d'Aubert; Clermont-Gallerande y entra sous le nom de Saint-Pierre, et Montesquiou, sous celui de Prudent. Le baron d'André y est appelé Kilien. Chargé, depuis la fondation de l'agence de Souabe, d'être son organe auprès de Monsieur et de Wickham, le grand distributeur des subsides anglais, il devait être aussi l'organe du Conseil royal, sous la seule réserve de n'en nommer les membres sous aucun prétexte.

À la fin d'avril, ces diverses mesures étaient arrêtées. Le nouveau conseil, à peine en fonctions, prenait connaissance des volumineuses instructions du roi, lorsque, dans la matinée du 2 mai, la lettre de d'Avaray, en date du 23 mars, et relative à l'affaire Coigny, fut remise à l'abbé de La Marre. Elle excita en lui autant d'irritation que de surprise. Il y voyait un manquement grave aux engagements du roi, la preuve que la promesse de garder rigoureusement le secret du conseil royal était violée. Il courut chez ses collaborateurs; ils ne furent pas moins indignés que lui de la révélation de sa présence à Paris, faite si légèrement à Coigny et à Mme d'Anjou, et de l'invitation qui leur était adressée d'admettre au milieu d'eux «un homme de l'Angleterre». Ils crurent que leurs noms étaient déjà livrés à Monsieur, à d'autres peut-être. Ils se trompaient. Le roi n'avait nommé à son frère que le marquis de Clermont-Gallerande, ce qui d'ailleurs était déjà trop. Mais ils ne le surent que quelques jours plus tard. Sur le premier moment, ils déclarèrent d'une voix unanime qu'ils déclinaient la tâche qu'on leur avait confiée. La réflexion les ramena au calme; ils résolurent alors d'attendre les ordres du roi pour se séparer. Mais ils lui envoyèrent leur démission «en forme, quoique dans les termes les plus respectueux». Elle arriva à Mitau au lendemain de la victoire de Marengo, qui n'était pas pour avancer les affaires du roi. La résolution de ses agents lui causa «une peine profonde». Elle le privait des services d'hommes aussi dévoués que courageux. «En vain ai-je voulu la regarder comme non avenue, en vain ai-je même répondu en conséquence, les lettres du courrier suivant n'ont fait que confirmer et motiver leur démarche, et les succès de l'usurpateur, d'accord avec nos propres fautes, laissent à celui-ci le champ libre pour longtemps.»

La réponse de l'abbé de La Marre à d'Avaray ne garde pas la même mesure que celle des agents. Elle est fiévreuse et irritée. L'indiscrétion dont il se plaignait l'avait décidé à quitter Paris sur-le-champ. Il partait le même jour à minuit. Il partait parce qu'il ne voulait pas rester plus longtemps «entre l'enclume et le marteau», ni s'exposer aux questions de Coigny ou aux visites de cette Mme d'Anjou, dont il entendait parler pour la première fois. Il était las d'être sans cesse présenté à Monsieur comme un homme dangereux, dont l'unique but était de contrarier ses volontés; il était las d'être mis toujours en opposition avec toutes les ambitions et toutes les intrigues. «N'étant plus ici, il n'y aura plus personne à qui Coigny ait le droit de demander compte de ce qui s'est fait. Peut-être m'arrivera-t-il dans huit jours une lettre qui m'ordonnera de le voir. Ne voulant pas désobéir au roi, je ne veux pas non plus trahir ses intérêts.» En partant, il conjurait ce double danger.

Il ajoutait que Coigny, qu'on voulait adjoindre au conseil royal, était bavard, indiscret; vivait «entouré de femmes, pour lesquelles il n'a pas de secrets»; se donnait publiquement, non comme l'agent de Monsieur, mais comme celui de Louis XVIII, tirait vanité d'avoir figuré à ce titre dans les journaux, et cela par ordre de Bonaparte. Il était l'ami d'un abbé Ratel, homme déconsidéré; de Hyde de Neuville, de «quelques autres misérables», sans probité, sans influence, subalternes jadis «de l'abbé Brottier et compagnie, inscrits en conséquence à la police» et protégés par Dutheil, l'agent français du roi en Angleterre, un vil intrigant, «à qui il faut des hommes à projets, qui fassent circuler l'argent, qui le consultent, lui obéissent, ne lui demandent jamais de compte et le traitent d'Excellence. Que sont devenus tous les millions qui ont passé par les mains de ce Dutheil? Que sont devenus les fonds considérables qui ont été faits à M. de Coigny? Il n'y a pas un homme ici qui ait pu soupçonner qu'il existât des ressources de ce genre.»

Les «personnages distingués» désignés à la confiance du roi pouvaient-ils frayer avec cette bande? Pouvaient-ils se compromettre dans une association qui ne présentait ni sûreté, ni utilité, ni dignité? «Ces qualifications ne tombent pas sur M. de Coigny, mais sur les hommes qui ont besoin de son nom, et qui, par lui, seraient présents à tous nos conseils, à toutes nos délibérations.»

Les colères que révèle cette lettre devaient s'apaiser à la faveur du temps que nécessitèrent les explications qui furent échangées entre Mitau et Paris, à la suite de ces incidents. Les membres du Conseil royal avaient promis de ne se retirer que si le roi les y autorisait; c'était l'essentiel. Ils apprirent un peu plus tard, qu'après avoir commis l'imprudence de nommer à son frère le marquis de Clermont-Gallerande, il s'était renfermé dans un silence rigoureux. Rassurés de ce côté, le chevalier de Coigny n'ayant pas tenté de se rapprocher d'eux, et de La Marre, parti de Paris pour retourner à Augsbourg, n'étant plus exposé à le rencontrer, ils conservèrent leurs fonctions, tandis que Monsieur, mécontent du mystère qu'on lui faisait de leur existence, se dépensait en efforts pour le pénétrer.