C'est donc à Duverne de Praile que, par ordre du roi, d'Avaray écrivit, le 21 novembre 1796, en lui recommandant le secret le plus rigoureux. Il l'autorisait à communiquer sa lettre à Despomelles et à le consulter. Mais, en dehors de celui-ci, le plan ne devait être confié à qui que ce fût, ni aux ministres anglais, ni même au duc de Bourbon, auquel il fallait jusqu'au bout laisser croire que le choix du roi s'était porté sur lui. En aucun cas, le nom du duc de Berry ne devait être prononcé. Duverne de Praile n'était pas tenu à la même discrétion vis-à-vis du comte d'Artois, puisqu'on ne pouvait disposer de son fils sans son assentiment. Mais, s'il était amené à mettre le prince au courant des choses, il devait lui dire aussi qu'il recevrait en temps opportun une communication directe du roi.

La correspondance de Duverne de Praile ne nous laisse rien ignorer de cette négociation mystérieuse. Le 20 décembre, en réponse à d'Avaray, il approuve le remplacement du duc de Bourbon par le duc de Berry; à l'en croire, il le désirait depuis longtemps. Il promet que, tout en persuadant au duc de Bourbon que le vœu des agents de Paris est de le voir à la tête des royalistes, il lui fournira assez de prétextes pour qu'il se croie dispensé de céder aux invitations qui lui ont été faites par le comte d'Artois et à celles qui lui seraient faites par le roi lui-même.

Quant au duc de Berry, Duverne de Praile déclare que, si le voyage du jeune prince n'est connu que de lui, il l'établira dans une maison si sûre, qu'il répond de sa tête comme de la sienne. Mais, pour dissimuler sa présence, que de précautions à prendre! Beaucoup de royalistes savent que Duverne de Praile est allé à Londres pour en ramener le duc de Bourbon. On s'attend à les voir revenir ensemble, et, que ce soit le duc de Bourbon qu'il ramène ou le duc de Berry, comment cacher son arrivée? Il n'est qu'un moyen. Il faut, avant tout, faire répandre que les projets sont changés; qu'on n'aura pas un prince, au moins en ce moment. Ce moyen présente le double avantage, de déguiser à tous les yeux la présence du duc de Berry lorsqu'il se rendra en France et d'y retarder sa venue jusqu'au moment où il y sera véritablement nécessaire,—moment qui peut être encore éloigné, car Duverne de Praile, convaincu comme ses collègues qu'il existe tous les éléments nécessaires pour rétablir la monarchie, ne pense pas comme eux, au moment où il écrit, que ces éléments soient prêts à être mis en œuvre. Il faut encore bien des préparatifs avant qu'une grande explosion puisse se produire avec succès, et il est inutile que le duc de Berry arrive trop longtemps avant l'époque où elle se produira. En résumé, Duverne de Praile approuve le projet. Mais il veut en être seul dépositaire, dans l'intérêt de la sûreté du prince. Il en répond, s'il est son seul guide, son seul compagnon de route, le seul qui partage son asile. S'il doit y avoir un tiers, il décline toute responsabilité.

Quelques jours plus tard, dans une seconde lettre, il fait part des précautions qu'il avait prises pour assurer le passage du duc de Bourbon en France et pour garantir sa personne quand il y aurait été rendu. Renonçant à le faire débarquer sur quelque point des côtes bretonne ou normande, ce qui eût présenté plus d'un péril, il l'aurait conduit en Hollande à l'aide de passeports qu'il était sûr de se procurer. Delft, Rotterdam, Anvers, Ostende, Dunkerque, Saint-Omer, Paris: tel aurait été l'itinéraire suivi. On eût franchi la frontière sans difficulté, les postes français ne faisant guère attention à ce qui venait de la Hollande. Aux portes de Paris, Duverne de Praile aurait laissé le prince; pénétrant seul dans la capitale, il serait allé lui quérir la carte de sûreté d'un de ses amis pour faciliter son entrée. Une fois en ville, il n'aurait eu, pour le cacher, que l'embarras du choix entre vingt maisons. Il pouvait également disposer de plusieurs asiles dans le Maine et dans l'Anjou. Il se proposait, en retournant en France, de passer par la voie qu'il venait d'indiquer afin d'en faire l'expérience et de revenir ensuite en Hollande chercher le duc de Berry, qu'il conseillait de faire partir de Blanckenberg sans l'obliger à passer par Édimbourg. «N'oubliez pas, ajoutait-il en finissant, que nous aurons besoin d'un prince quinze jours avant les élections.»

Ces réponses donnaient entière satisfaction au roi et à d'Avaray. Le compte que leur rendait Duverne de Praile de ses démarches auprès des ministres anglais ne leur en causa pas moins. Le 12 janvier 1797, à la veille de retourner en France, il racontait à d'Avaray tous les détails de sa mission et la présentait comme couronnée d'un plein succès.

À son arrivée à Londres, il n'a pu que difficilement approcher les ministres et s'est vu réduit à leur présenter un mémoire où, sauf le projet concernant le duc de Berry, étaient exposés tous ceux de l'agence royaliste de Paris. À ce mémoire, il n'a pu être fait de réponse. Les négociations entre le gouvernement anglais et le Directoire se continuant, les membres du cabinet étaient tenus à beaucoup de réserve et répugnaient à s'entretenir d'objets qui devraient être entièrement abandonnés si la paix était conclue. Duverne a donc dû en attendre la fin dans une complète inactivité. Mais elles se sont rompues: lord Malmesbury a quitté Paris; tout le monde est convaincu que c'est désormais une guerre à mort entre les deux pays. Les ministres ont alors reconnu la nécessité pour eux d'appuyer le parti royaliste, et ils ont prêté l'oreille aux sollicitations de Duverne de Praile.

Ils les ont même exaucées, puisqu'à l'issue de deux conférences, l'une avec Pitt et lord Grenville, l'autre avec celui-ci seul, il a pu mander à d'Avaray «qu'il a vu se terminer son affaire». Les ministres anglais, après un long débat où il a victorieusement répondu à leurs objections, se sont engagés à verser, dès maintenant et jusqu'à l'époque des élections, vingt mille livres sterling par mois, plus sept mille cinq cents livres sterling destinées à habiller les troupes royales, mais seulement, dans le cas qui ne semble pas devoir se produire, où le parti royaliste prendrait les armes avant la période électorale; ils ont en outre fait espérer qu'après les élections, ils verseront encore trente mille livres sterling si les votes révèlent un sérieux retour à l'idée de royauté.

La seule condition mise à ces secours, c'est le secret le plus absolu et l'engagement pris par Duverne de Praile de ne tenter ni mouvement partiel ni mouvement général avant les élections, à moins qu'il ne soit justifié par une attaque du gouvernement. Les fonds seront versés moitié à l'agent de Londres Dutheil, qui les fera parvenir à l'agence de Paris, et moitié à Wickham pour l'agence du midi, qui a son siège en Suisse et que dirige Précy. Aucun secours ne sera fourni à qui que ce soit, si ce n'est par l'une de ces deux voies. Le comte de Puisaye commandant en Bretagne et le comte de Frotté commandant en Normandie, qui recevaient leurs subsides directement du Trésor britannique, les recevront désormais par l'agence de Paris.

En même temps que cette aide matérielle, Duverne de Praile a tenté d'obtenir une aide politique, c'est-à-dire la reconnaissance du roi et l'autorisation pour l'armée de Condé d'entrer en France. Mais, dès ses premières paroles, lord Grenville l'a arrêté. Reconnaître Louis XVIII, ce serait l'imposer en quelque sorte aux Français et se donner l'air d'intervenir dans leurs affaires intérieures autrement que pour détruire la Révolution, ce que le Parlement britannique ne tolérerait pas. Et comme Duverne de Praile insinue que ce refus justifie les dires de ceux qui reprochent aux ministres anglais de soutenir la faction d'Orléans, lord Grenville proteste:

—Ceux qui nous le reprochent, s'écrie-t-il, devraient bien nous montrer quel intérêt nous aurions à nous conduire ainsi. Les Jacobins et les factieux nous sont aussi odieux qu'à vous-mêmes. C'est autant pour vous que pour nous, c'est pour l'Europe entière que nous souhaitons le rétablissement de votre roi légitime. Mais nous serions renversés si nous nous avisions d'y prêter les mains ouvertement, en le reconnaissant alors que les Français ne l'ont point reconnu.