V
LA CATASTROPHE DU 31 JANVIER 1797
Les communications faites au roi par l'agent La Barberie ne portaient pas uniquement sur les objets dont il vient d'être parlé. Il lui en avait fait une autre plus confidentielle encore, de l'ordre le plus intime et d'une nature si délicate qu'elle n'avait pu être transmise par correspondance. Elle concernait le prince de Carency, ce fils du duc de La Vauguyon dont nous avons déjà parlé. Ce jeune homme, étant venu voir son père à Blanckenberg, avait surpris, durant son séjour auprès de lui, quelques secrets d'importance. À son retour en France, il avait tenu d'imprudents propos, commis des indiscrétions, prouvé trop visiblement qu'il était au courant de beaucoup de choses, et les agents de Paris avaient considéré comme instant de faire exprimer au roi par La Barberie «le chagrin» qu'ils éprouvaient de voir les affaires les plus graves du parti royaliste au pouvoir d'un homme notoirement déconsidéré par son inconduite et duquel on pouvait tout craindre.
Le prince de Carency, descendant dégénéré d'une des grandes familles de la noblesse française, ne figure dans l'histoire de l'émigration que durant une période assez brève. Mais il était de ceux à qui beaucoup de temps n'est pas nécessaire pour accomplir beaucoup de mal, et tel fut le mal qu'il fit, si funestes au parti royaliste les conséquences de sa trahison, qu'il mérite l'honneur, fort peu enviable en la circonstance, d'avoir son portrait dans ces récits et de fixer un moment l'attention de ceux qui les lisent.
L'époque où il vécut offre un assez grand nombre d'âmes basses et viles à l'image de la sienne, des spécimens variés de ce que peuvent pour démoraliser et pervertir les hommes les grandes perturbations politiques et sociales, les catastrophes publiques qu'elles causent, les malheurs privés qu'elles engendrent, les périls auxquels elles exposent leurs témoins comme leurs acteurs, la volonté de s'enrichir des ruines d'autrui et l'impérieux besoin de faire parler de soi. En ces temps troublés, où l'on voit la conscience des êtres si facilement s'oblitérer et se dégrader, foisonnent les escrocs, les traîtres, les pêcheurs en eau trouble, toujours prêts à tirer pied ou aile des gens qu'ils trompent et des dupes qu'ils font. Leur physionomie apparaît d'autant plus repoussante que les prodiges d'héroïsme et de courage qui s'accomplissent autour d'eux en font mieux ressortir l'abjection.
Dans ce personnel qui s'étage aux divers degrés du crime, Carency occupe une place élevée quoique très obscure. Aucun des personnages louches qui forment cette bande n'a rien à lui envier. Pour nous éclairer sur sa moralité, nous sommes pourvus de documents nombreux et décisifs: les mémoires de Barras, ceux de Fauche-Borel et d'édifiantes pièces de police, qui ne sauraient être acceptées sans contrôle, mais dont les dires s'accordent trop bien avec des renseignements plus désintéressés et moins suspects venus d'ailleurs, pour qu'on puisse hésiter à en conclure qu'elles contiennent une large part de vérité.
Barras déclare qu'il doit à Carency d'avoir connu les projets des royalistes et les individus chargés de les exécuter. S'il a pu deviner ce qui se tramait à Blanckenberg, à Londres, à l'armée de Condé à la fin de 1796; s'il a découvert l'existence de l'agence de Paris et pu faire arrêter au commencement de 1797 trois des agents; si enfin il a eu dans les mains, lors du dix-huit fructidor, assez d'informations pour justifier, au regard de l'opinion, ce coup de force, c'est grâce à Carency.
Celui-ci n'a pas été seul à trahir. Roques de Montgaillard, d'Antraigues peut-être et d'autres informateurs moins connus ont eu leur part dans cette infamie. D'Antraigues, arrêté en Vénétie par ordre de Bonaparte, se laisse enlever ses papiers, que la plus élémentaire prudence lui commandait de détruire; on y trouve une note résumant les dénonciations de Montgaillard contre le général Pichegru et le prince de Condé. Avoir conservé une telle preuve de leurs rapports constitue de la part de d'Antraigues une imprudence tellement grossière, qu'il est bien difficile de croire qu'elle n'a pas été voulue et que cette pièce si compromettante n'a pas été gardée d'une part pour tenir en respect le roi et Condé, d'autre part pour devenir entre ses mains, si besoin en était, un titre à l'indulgence de Bonaparte. Ce qui autorise ces suppositions, qu'à Blanckenberg on tient pour des réalités et dont Louis XVIII s'inspire pour cesser de correspondre avec cet agent secret, surnommé par l'honnête d'Avaray «la fleur des drôles», c'est qu'il recouvra bientôt sa liberté, alors qu'au moment de son arrestation tout indiquait qu'il serait mis à mort.
En apprenant la divulgation des secrets qu'il avait confiés à d'Antraigues, Montgaillard, qui se sent perdu, cherche non seulement à se sauver, mais encore à se faire rayer de la liste des émigrés en offrant au Directoire de compléter ses premières révélations, de faire imprimer sa correspondance avec Condé.
—Trouvez un moyen d'assurer ma tranquillité personnelle, dira-t-il au ministre de la République à Hambourg, et je vous livre tous les papiers dont je suis dépositaire. Je les accompagnerai même d'un mémoire et de notes qui feront connaître les princes et les turpitudes de leurs ministres.
Et, comme premier gage de ses intentions, il dénonce en passant un certain Fontbrune, jadis employé par Louis XVI à des missions secrètes, maintenant aux gages de la Russie qui l'a envoyé à plusieurs reprises en Espagne et en Angleterre, et qui, de Hambourg où il est actuellement, correspond avec les agents du roi en Angleterre, en France et en Suisse. Encore quelques jours, et ces dénonciations n'épargneront plus personne.