Du reste, ils n'étaient pas seulement victimes de leur imprudence; ils l'étaient encore des indiscrétions commises dans les milieux royalistes, des propos irréfléchis de Bayard, qui, en sa qualité d'agent accrédité auprès de Wickham, s'en allait partout faire montre des pouvoirs qu'à ce titre, il tenait du roi et se vantait de les opposer à ceux que possédaient les membres de l'agence; des intrigues du prince de Carency, qu'on voyait tour à tour dans tous les camps, et notamment «parmi les séides de la faction d'Orléans», espionnant, dénigrant, calomniant, s'efforçant de surprendre des secrets pour aller ensuite les livrer à Barras. Ils étaient enfin victimes des divisions du parti et de leurs propres dissentiments. Il y avait alors dans ce parti le clan du roi, le clan du comte d'Artois, le clan du prince de Condé, le clan de Wickham. Chacun d'eux ne trouvait bons que les plans des chefs de qui il dépendait. Duverne de Praile, Despomelles, l'abbé Brottier se défiaient l'un de l'autre, se reprochaient réciproquement de se cacher des choses essentielles. Ces querelles avaient transpiré dans le public; des journaux en avaient parlé; ils avaient reproduit des dires tenus à Paris, à Londres, à Blanckenberg, tendant à prouver que plusieurs membres du Directoire étaient vendus au royalisme.

Secondée ouvertement par les dénonciations de Malo et de Ramel, secrètement par celles de Carency, la police n'avait eu aucune peine à trouver parmi tant de bruyants incidents tous les éléments d'une accusation en bonne et due forme, et à lui donner plus de corps quand elle eut mis la main sur les papiers des prisonniers. Il s'en fallait qu'elle les eût tous. Ceux de l'abbé Brottier notamment, déposés chez Mme Henry Larivière, femme du député aux Cinq-Cents, avaient été pour la plupart brûlés par Despomelles et par Sourdat, le jour même de l'arrestation à cinq heures, dès qu'elle leur avait été connue, ou cachés en lieu sûr. Mais ceux dont la police avait pu s'emparer, et parmi lesquels se trouvait la correspondance du duc de La Vauguyon, étaient terriblement accusateurs.

Le Directoire, nous l'avons dit, avait livré ces pièces à la publicité en plusieurs brochures qui prétendaient les contenir toutes. Despomelles, en mandant ces détails au roi, faisait remarquer que toutes n'y étaient pas. Le Directoire n'avait pas voulu rendre publiques celles qui manquaient, parce qu'elles eussent témoigné aux yeux de la France, et encore mieux que divers documents dont l'impression avait été ordonnée; de la bonté du roi et de ses intentions paternelles.

«Votre Majesté ne se figure pas, disait encore Despomelles en parlant de ces brochures, du merveilleux effet qu'a produit sa proclamation et toutes les pièces trouvées sur Brottier. Cela lui a conquis une foule de partisans, et les orléanistes grincent des dents. Pour propager cet effet, Sourdat et moi, nous faisons imprimer quinze cents exemplaires pour les répandre à profusion.»

Il y avait du vrai dans cette appréciation. Bien que le manifeste royal saisi sur Brottier ne respirât pas uniquement pardon, clémence et oubli, il témoignait d'une modération relative. La comparaison qu'on en pouvait faire au même moment avec les pièces du complot anarchiste de Babeuf, qui venaient aussi d'être publiées et révélaient chez les conspirateurs les intentions les plus violentes, tournaient à l'avantage du royalisme. Mais Despomelles était moins près de la vérité en incriminant les orléanistes. Les hommes qu'il désignait sous ce nom, et qu'on accusait de vouloir donner la couronne à la branche cadette de la maison de Bourbon, étaient avant tout des partisans du gouvernement représentatif. À leurs yeux, Louis XVIII n'avait que le tort de tenir à l'ancien régime; ils voulaient, avant de se déclarer pour lui, qu'il y renonçât, et encore, à cette heure, ils ne désespéraient pas de l'y faire renoncer; ils ne méritaient donc pas d'être traités en ennemis. Ils le méritaient d'autant moins que le duc d'Orléans, à supposer qu'ils eussent rêvé de le faire roi, n'était plus sous leur main. Parti d'Europe l'année précédente avec ses jeunes frères le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, après avoir refusé de se rendre auprès de Louis XVIII qui l'appelait[15], il résidait maintenant en Amérique, et si peu disposé à devenir l'instrument de la faction dite orléaniste, qu'il songeait déjà à faire solennellement sa soumission au roi,—dessein qu'il réalisa l'année suivante à son retour en Europe.

Despomelles racontait encore que Mme Duverne de Praile avait fait, malheureusement en vain, une double tentative pour arracher les détenus de la prison du Temple et pour supprimer une preuve de culpabilité qu'à son retour d'Angleterre son mari avait laissée entre les mains du maire de Calais, affilié au parti royaliste. Cette preuve consistait en un portefeuille contenant des lettres de change d'une valeur de quatre mille louis et une correspondance importante. À la prière de Mme Duverne de Praile, un jeune homme, le fils de Sourdat, était parti en poste pour Calais afin d'aller chercher ce portefeuille. Mais déjà une lettre du maire, saisie sur l'abbé Brottier, avait fait connaître à la police ce dépôt. Elle s'en était emparée. À son arrivée à Calais, le messager avait été jeté en prison, tandis qu'on invitait le maire à aller à Paris pour se justifier s'il le pouvait. Les mesures prises pour l'évasion des détenus n'avaient pas mieux réussi, leurs gardiens ayant constaté que l'ordre de les mettre en liberté adressé au geôlier du Temple avait été fabriqué et revêtu d'une fausse signature. Ce double échec avait eu pour conséquence de rendre plus étroite leur captivité.

«Mes malheureux collègues, ajoutait Despomelles, oublient dans les fers leur danger pour ne penser qu'à la cause sacrée à laquelle ils se sont dévoués. Brottier surtout, entièrement résigné à la mort, n'espère qu'à la rendre utile à la bonne cause. Il se prépare à faire de sa défense une espèce de plaidoyer public en faveur du roi et de la royauté.» Malgré tout cependant, on ne désespérait pas de sauver ces dévoués serviteurs de la bonne cause. On «travaillait» la commission militaire devant laquelle ils étaient renvoyés, afin qu'elle se déclarât incompétente, ce qui ferait gagner du temps et faciliterait les démarches à entreprendre en leur faveur. «Nous avons de fortes indices pour croire que nous sommes puissamment aidés sous main par un membre du Directoire; on nous fait même assurer qu'on sauvera leur vie.»

Le zèle déployé par Despomelles devait lui faire supposer qu'il en serait payé par la reconnaissance de ses collègues captifs, alors surtout que, demeuré seul en liberté, il restait seul aussi dépositaire des pouvoirs royaux qui leur étaient communs. Il fut donc mortellement offensé,—il ne le cachait pas dans les lettres et rapports que nous résumons,—en apprenant que, se faisant forts de disposer de ces pouvoirs du fond de leur prison, Brottier, Duverne de Praile et La Villeheurnoy avaient désigné pour les exercer, au mépris de ses droits, l'abbé d'Esgrigny, grand vicaire du diocèse d'Arras et directeur de l'agence royaliste du Pas-de-Calais. En attendant l'arrivée à Paris de cet ecclésiastique, ils chargeaient le comte de Rochecot, l'un des chefs chouans, de la direction entière de l'agence de Paris par intérim. Rochecot s'était empressé d'écrire à Blanckenberg pour prévenir de cet arrangement. Il s'adressait en même temps à Despomelles afin d'obtenir de lui le texte des pouvoirs et des instructions royales, comme aussi les renseignements qui lui permettraient de réclamer les services des correspondants de l'agence. Naturellement, Despomelles, appuyé par plusieurs membres du parti royaliste, et notamment par Bayard, avait refusé de se dessaisir et de donner sa démission. Il ne voulait le faire que sur les ordres du roi. En les attendant, après les avoir sollicités, il s'était mis à l'écart. Encouragé par cette bouderie, Rochecot était entré en fonctions; il les conserva jusqu'au 22 février, date de l'arrivée à Paris de l'abbé d'Esgrigny. Le 18, il écrivait au duc de La Vauguyon que «rien n'était désespéré», mais qu'il convenait d'ajourner toute action nouvelle, jusqu'à ce que un peu plus de lumière fût venue éclairer les événements et montrer le parti qu'on en pourrait tirer.

Cette recommandation dissimulait à peine l'embarras dans lequel le jetait la division des agents du roi: d'un côté, les détenus, qui, ayant pu, sans qu'on sache comment, assurer leurs communications avec le dehors, prétendaient imposer leurs décisions; de l'autre côté, Despomelles, qui s'était enfui, non pour se mettre à l'écart, comme il l'avait dit d'abord, mais pour sauver sa tête et aller intriguer auprès de Wickham. L'abbé d'Esgrigny venu à Paris, ignorant encore pourquoi on l'avait appelé, tomba dans ces querelles. Sa présence ne les fit pas cesser, bien au contraire. Elles ne tardèrent pas à s'envenimer par suite de rivalités, du défaut absolu de ressources et du désaccord qui se créa quand on voulut tenter de s'en procurer. Puis, ce furent les dénonciations de Duverne de Praile, l'attitude louche de Brottier, les plaintes de La Villeheurnoy, et enfin le procès qui se dénoua par la condamnation des prévenus à la réclusion. Ce qu'il mit surtout en lumière, ce fut leur imprévoyance et leur légèreté. Il fut une déception pour le public auquel on avait promis des révélations sensationnelles qui manquèrent à ces débats.

Ces incidents ne nous apparaissent que confus et obscurs à travers une correspondance incomplète, pleine de récriminations, où figurent les noms de La Trémoïlle, de Bourmont, de Rochecot, de Bayard, de Sourdat, de l'abbé Ratel, de Mallet, gendre de Wickham, de Juglard, de Suzannet, d'une comtesse d'Esson, de Mme Duverne de Praile, d'autres encore sans qu'il soit possible de préciser le rôle de ces personnages. On y voit que Duverne de Praile et Brottier sont accusés «d'avoir changé l'attitude noble qu'ils avaient gardée dans leur défense, pour en prendre une qu'on ne saurait même excuser à la faiblesse, parce qu'elle est contraire à l'idée qu'ils nous avaient donnée de l'honneur»; que l'abbé d'Esgrigny se vante d'avoir contribué à faire élire Barthélemy membre du Directoire, se plaint qu'on oublie ses services, qu'on ait l'air maintenant de regretter de l'avoir appelé; on y voit encore, qu'impuissant à servir la cause royale, il se décide à donner sa démission. C'est en un mot le désarroi complet, la dislocation de l'agence et l'impossibilité momentanée pour le roi de faire répandre dans le royaume ses instructions et ses ordres.