Tandis que les royalistes du dedans se livraient à ces espérances sans parvenir toujours à se mettre d'accord sur les moyens de les réaliser, ceux du dehors, c'est-à-dire les émigrés, plus divisés encore, s'y associaient avec ardeur et s'efforçaient de s'emparer de la direction des mouvements de l'intérieur ou d'en provoquer de nouveaux pour les faire tourner les uns et les autres au profit de la royauté légitime. En Angleterre, en Suisse, en Allemagne, en Russie, en Suède, partout où l'on tolérait encore leur présence, ils intriguaient, entretenant secrètement des relations avec leur pays, y envoyant leurs agents, s'efforçant de ranimer le zèle expirant de la Vendée qu'avait frappée au cœur le désastre de Quiberon; fomentant des insurrections à Lyon, dans le Midi, dans l'Est; tentant de rallier à leur cause les généraux les plus fameux de la République, voire les membres du Directoire; ne se lassant jamais dans cette tâche en dépit des échecs successifs de leurs tentatives et ne désespérant pas de voir se reformer la coalition des grandes puissances, bien que la Prusse et l'Espagne s'en fussent détachées pour conclure la paix avec la République et que l'Autriche, épuisée par ses luttes sur le Rhin et en Italie, parût disposée à les imiter.

Le prince de Condé, avec sa petite armée, campait dans le pays de Bade, parmi les Autrichiens qui d'ailleurs le tenaient en défiance, affectaient de ne pas l'employer et manifestaient si visiblement l'intention de ne pas garder ses troupes à leur solde, s'ils étaient contraints de faire la paix avec la France, qu'il se décidait à négocier avec l'empereur de Russie Paul Ier, afin d'obtenir qu'il les prît à son service;—négociation qui allait, en aboutissant, faire passer en Wolhynie dans la Pologne russe, revêtus de l'uniforme moscovite, quelques milliers de Français émigrés et, avec eux, le prince de Condé, son petit-fils le duc d'Enghien et les deux fils du comte d'Artois, le duc d'Angoulême et le duc de Berry.

Le comte d'Artois, à ce moment, résidait en Angleterre ou plutôt en Écosse, dans le château d'Holy Rood, aux portes d'Édimbourg. Le gouverneur britannique l'avait en quelque sorte interné là à son retour de l'île d'Yeu en 1795, alors qu'il venait de manquer maintes occasions de passer en Bretagne et de tenir ainsi la parole donnée par lui à Charette. Le ministre anglais jugeait sa présence impossible à Londres, où il eût été d'ailleurs difficile de le soustraire aux poursuites de ses créanciers. C'est d'Édimbourg qu'il s'efforçait encore, mais en vain, d'exercer son influence sur les affaires de l'émigration.

Plus libre et plus heureux que lui, le duc de Bourbon, fils unique de Condé et père du duc d'Enghien, avait pu se fixer dans la capitale de l'Angleterre. On le disait disposé à faire ce que n'avait pas fait le comte d'Artois, à se jeter en France pour y prendre le commandement de quelque mouvement insurrectionnel; il n'attendait, prétendait-on, que les ordres du roi. Mais ces ordres n'arrivaient pas, soit que le roi considérât que l'heure n'était pas revenue où la présence d'un prince en France apporterait une force à son parti; soit, ce qui apparaît plus visiblement encore dans sa correspondance, qu'il craignît que la maison de Condé n'acquît trop de popularité en se mettant toujours en avant et qu'il préférât être représenté dans son royaume, au moment opportun, par un prince plus rapproché du trône, tel que le duc de Berry, le plus jeune et le plus entreprenant des fils de son frère.

Le comte d'Artois à Édimbourg et le duc de Bourbon à Londres se jalousaient et se dénigraient. Dans l'entourage du second, on reprochait au premier de n'avoir pas osé passer en Bretagne, malgré les appels réitérés des chefs vendéens; dans l'entourage du premier, on accusait le second de ne rester à Londres que pour ne pas s'éloigner de la comtesse de Vaudreuil, jeune femme d'un vieux mari, à laquelle il était passionnément dévoué.

Le roi était à Blanckenberg, dans le duché de Brunswick en Allemagne. Il avait auprès de lui, en qualité de premier et unique ministre, le duc de La Vauguyon et le comte d'Avaray, auquel l'attachait une reconnaissante amitié dont, un peu plus loin, nous expliquerons les causes. Le duc de la Vauguyon, pair de France et jadis représentant du roi très chrétien en Hollande, était ambassadeur en Espagne quand la Révolution avait éclaté. Elle ne le maintint pas longtemps à son poste, qu'il dut abandonner en 1791. Mais il ne s'éloigna pas de Madrid, ou plutôt il y revint après en être parti, s'efforçant d'y rendre à son souverain captif et aux princes émigrés les services d'un serviteur fidèle.

Au mois de juin 1795, après la mort de Louis XVII, Monsieur comte de Provence, qui résidait alors à Vérone, s'étant déclaré roi sous le nom de Louis XVIII, avait résolu de se donner deux conseillers en titre, au lieu et place du maréchal de Castries, qui, depuis la mort de son frère, dirigeait sa diplomatie. Ce n'est pas qu'il eût cessé d'apprécier à sa vraie valeur le dévouement de ce vieux et loyal soldat. Mais il s'était un peu lassé de sa dure franchise, de sa disposition à tout critiquer. Sans vouloir renoncer à ses services, il préférait les utiliser de loin que de près. Le désir du maréchal était conforme au sien. Après s'être appliqué à remplir sa fonction, éloigné des princes, il n'était venu à Vérone qu'à son corps défendant. Froissé par le spectacle des petites rivalités de l'entourage, il souhaitait d'en partir, afin d'aller s'établir à Wolfenbuttel en Allemagne, d'où il continuerait à s'occuper des affaires du roi.

Le choix de celui-ci pour le remplacer s'était déjà porté sur le comte de Saint-Priest, qui avait été ministre de son frère, et sur le duc de La Vauguyon, qui possédait à ses yeux le triple mérite d'être le fils de son ancien gouverneur, de s'être consacré au salut de la monarchie durant les heures périlleuses et de jouir, comme diplomate, d'une réputation universelle. Il les avait mandés auprès de lui. Saint-Priest, que des missions à Saint-Pétersbourg et à Vienne retenaient loin de Vérone, devait rester deux ans encore sans pouvoir se rendre à cet appel. Mais La Vauguyon s'y était rendu au commencement de 1796. En attendant l'arrivée de son collègue, dont il était alors impossible de préciser la date, il fut seul investi par le roi des pouvoirs nécessaires pour diriger sous son autorité, tant dans l'intérieur de la France qu'à l'extérieur, les affaires de la monarchie.

La petite cour de Vérone, quand il y arriva, se composait du comte d'Avaray, du duc de Villequier, du duc de Fleury, du marquis de Jaucourt, du baron de Flaschlanden, du comte de Cossé et de quelques autres gentilshommes, auxquels se joignirent successivement le duc de Guiche et le duc de Grammont, revêtus comme eux des charges qu'à son avènement le roi avait rétablies ainsi qu'il l'aurait fait s'il eût été dans son royaume et en possession de sa couronne. Un chapelain, l'abbé Fleuriel; un secrétaire, Courvoisier,—celui qui fut ministre sous la Restauration;—deux ou trois employés de bureau, complétaient la maison royale.

D'Avaray, à l'époque où des relations se créèrent entre le duc de La Vauguyon et lui, ne siégeait pas dans le conseil du roi, formé alors du maréchal de Castries, du marquis de Jaucourt et du baron de Flaschlanden. Il avait toujours refusé d'y siéger, encore qu'il y fût à tout instant invité par son maître. Il résistait, pour ne pas discréditer ou dénaturer les délibérations, pour n'en pas altérer la sincérité en y jetant une opinion à laquelle tout le monde, qu'elle fût bonne ou mauvaise, aurait dû souscrire d'avance, parce qu'on savait qu'il eût suffi qu'elle fût émise par lui pour que le roi s'y ralliât. Sa résistance fait honneur à sa délicatesse. Mais on est tenté de la considérer comme une comédie un peu puérile, quand on constate que le roi ne prenait aucune décision sans le consulter. En réalité, il y avait à Vérone, et il y eut à Blanckenberg, quand le roi vint s'y établir, une véritable Éminence grise dont l'influence depuis longtemps établie battait en brèche, sans se montrer, les opinions qui lui déplaisaient.