Faute d'un chef influent, énergique et résolu, cette majorité dans les deux conseils demeure en proie à une indécision douloureuse, en dépit des efforts de quelques hommes tels que l'amiral Villaret-Joyeuse, Vaublanc, d'André, Imbert-Colomès et autres, pour l'en faire sortir. Il est cependant visible que, dans le Directoire, il y a rivalité entre le parti jacobin et le parti modéré. Barras, La Révellière, Rewbell, convaincus qu'ils ne peuvent se maintenir que par les moyens révolutionnaires, se sont ligués contre Carnot et Barthélemy, qui pensent comme la majorité des conseils. Les adversaires se tiennent mutuellement en respect: les trois directeurs jacobins décidés à une défense désespérée pour conserver le pouvoir, les deux autres affaiblis par leur défaut de résolution. Des tentatives ont été faites secrètement auprès de Carnot pour le convaincre de s'allier à la majorité des conseils. Mais il prévoit que, si cette majorité triomphe, son succès entraînera la restauration de la monarchie; il craint d'être en ce cas l'objet des vengeances royalistes; au lieu de prendre une décision, il tergiverse; lorsqu'il la prendra, ce sera trop tard. Quant à Barthélemy, c'est le plus indécis des hommes; il ne se résout à rien.

Convaincus par le spectacle des conflits qui se multiplient et s'aggravent que le Corps législatif est menacé, de La Marre et La Trémoïlle s'occupent alors des moyens de le défendre. À la demande de quelques députés, «dans l'espoir que l'apparence d'une force armée donnera du courage à quelques autres,» et malgré leur répugnance «à tout ce qui est enrôlement, mesure dont l'expérience a démontré l'inutilité», ils se décident à organiser une légion. Cinq ou six cents hommes de bonne volonté sont promptement recrutés parmi d'anciens soldats connus pour leur dévouement à la cause de l'ordre; un nombre égal de jeunes gens, dits «les collets noirs», une cinquantaine d'émigrés se joignent à eux. Dans une réunion à laquelle assistent les chefs chouans présents à Paris, on prononce, sur la proposition de La Trémoïlle, que, pour fortifier cette troupe, on appellera une élite des combattants de Bretagne et de Vendée.

Dans la même réunion et dans celles qui suivent, on concerte tout un plan, aux termes duquel un député aux Cinq-Cents proposerait le rétablissement de la garde nationale telle qu'elle existait en vendémiaire, c'est-à-dire «qu'on pourrait la réunir par une impulsion brusque, par le tambour et le tocsin». Si cette proposition n'est pas portée à la tribune, ce dont de La Marre ne se console pas, c'est qu'elle est contraire à la Constitution. Pour y suppléer, on se livre à une active propagande dans la garnison de Paris. Quatorze maréchaux des logis, trois cent cinquante dragons du 21e régiment, deux sergents-majors d'artillerie, quarante canonniers, cinquante chasseurs à cheval, cent soldats de la 19e demi-brigade signent l'engagement de combattre pour le Corps législatif, de grossir sa garde spéciale et la légion de douze cents volontaires qu'on a recrutés parmi les civils. Les dépôts de cavalerie de Saint-Germain et de Versailles ont aussi promis leur concours, et «Wisson, ancien officier de la chambre du roi ou de la reine, s'est flatté de faire marcher toute la halle».

Pourvu de ces moyens, de La Marre va plus loin encore. Dans l'atmosphère embrasée où il vit, pressé par les périls qui naissent de toutes parts et au contact des chefs chouans, il s'est exalté, oublie toute prudence, perd le sang-froid. Il voit rouge et ne recule pas devant l'éventualité de faire arrêter les députés jacobins, d'épouvanter le ventre et d'anéantir les opposants dans l'assemblée même. Il supplie les députés royalistes d'adopter ces mesures, de mettre le Directoire hors la loi.

—Il faut que le Corps législatif sorte en masse, leur dit-il, les généraux à cheval à la tête de vos grenadiers, la générale battue dans tout Paris et la proclamation, dans tous les carrefours, de la mise hors la loi. Vous arriverez au Directoire avec une suite de cent mille hommes, qu'il n'osera faire mitrailler, conduite qu'elle sera par la première autorité de la nation.

Mais, en dépit de ses efforts pour entraîner ceux auxquels il s'adresse, ils résistent, ergotent, tergiversent. Ils redoutent les défections, les lâchetés, les trahisons. L'audacieuse initiative qu'on les met en demeure de prendre les effraye plus encore que les dangers qu'elle conjurerait. Ils en sont d'autant plus effrayés, que la lutte est devenue plus aiguë entre le Directoire et les Conseils. Le triumvirat, tenu par la police au courant de ces projets désordonnés, a jeté le masque. À la fin de juillet, Cochon de Lapparent et Benezech, les deux seuls ministres favorables aux vues de la majorité, ont été chassés du gouvernement. Leurs successeurs sont les hommes de Barras. À la demande de celui-ci, Hoche a fait avancer sur Paris des troupes détachées du Rhin; elles ont franchi la limite du rayon constitutionnel et n'ont rebroussé chemin que sur la réclamation formelle du Corps législatif, prêtes à revenir au premier signal. Des adresses enthousiastes de l'armée d'Italie sont parvenues au Directoire; pour organiser sa défense, Bonaparte lui a envoyé le général Augereau, le plus jacobin de ses lieutenants. Ordre est donné aux officiers suspects de quitter la capitale. On y voit arriver en foule des terroristes de province, des gradés réformés qui attendent leur pain du Directoire.

Tant de symptômes du terrible événement qui se prépare ne dissipent pas les hésitations de la majorité du Corps législatif. Les républicains restent dans leur apathie; les constitutionnels ne montrent «que pédantisme et lâcheté»; c'est à peine si les inspecteurs de la salle des Cinq-Cents prennent quelques mesures de sûreté. Cependant, les projets du Directoire ne sont plus un mystère pour personne. On en parle chez Barras, chez Mme de Staël, chez Merlin de Douai; on désigne tout haut les hommes dont le triumvirat veut se débarrasser, Pichegru en tête, les membres du club de Clichy, tout ce que les Conseils contiennent de plus éminent et de plus modéré. Malgré les incompréhensibles et aveugles résistances que lui opposent les «incurables» de la majorité, le petit clan royaliste qu'elles exaspèrent et dont de La Marre est l'âme ne désespère pas de sauver le Corps législatif malgré lui; on arrive ainsi à la soirée du 17 fructidor (3 septembre).

«À neuf heures du soir, raconte de La Marre dans la relation inédite d'où sont tirés ces détails, un député qui nous servait en qualité d'intermédiaire avec les inspecteurs vint chez moi. Il nous assura qu'il n'y avait rien à craindre pour ce soir. Je lui demandai quelles précautions on avait prises. Il nous dit qu'on s'était assuré du tocsin des Tuileries, et qu'à la moindre alarme on le sonnerait. Nous restâmes ensemble jusqu'à onze heures et demie. Aucun des affidés n'étant revenu, je pensai aussi qu'il n'y avait rien à craindre; nous nous séparâmes; nous ne nous sommes plus réunis. Dans cette nuit cruelle, toutes nos espérances se sont évanouies, nos plans détruits, nos projets renversés.»

Rien de plus vrai. Le coup de force, préparé par le triumvirat, exécuté par Barras avec le concours d'Augereau, avait réussi. Dès l'aube, les Parisiens, réveillés par le bruit du canon, apprenaient que de dramatiques événements s'étaient accomplis durant la nuit. Le Directoire exécutif avait déclaré la République en danger, décrété d'arrestation les adversaires qu'il comptait dans le conseil des Anciens, dans celui des Cinq-Cents et même dans le Gouvernement: les directeurs Barthélemy et Carnot, Barbé-Marbois et Pichegru, présidents des deux Assemblées, cinquante et un membres de la représentation nationale, des fonctionnaires suspects, des journalistes compromis, d'autres individus accusés comme eux d'avoir conspiré contre l'État. Ces rigoureuses mesures, qu'allaient rendre à jamais odieuses l'absence de toute procédure légale et le caractère barbare de la répression, étaient exécutées déjà ou en train de s'exécuter, quand Paris en eut connaissance.

Des affiches posées sur les murs énuméraient les motifs auxquels avait obéi le Directoire, dévoilaient un complot royaliste, dénonçaient les conspirateurs, mettaient à prix la tête des «criminels», assez habiles pour s'être dérobés aux poursuites dirigées contre eux. Vers la fin de la journée, les directeurs victorieux adressaient un message au Corps législatif décimé, expliquaient leur conduite, s'efforçaient de la justifier, sollicitaient ou, pour mieux dire, exigeaient une approbation sans réserve et le vote d'une loi d'exception, qui permît de punir les coupables sans les juger.