«Je crois, si les puissances ne sont pas tout à fait frappées d'aveuglement, qu'elles ne sont pas à sentir la cause de leurs revers. L'Empereur, nommément, ne peut pas avoir oublié que je lui ai écrit au mois de juin 1793: Si Votre Majesté prend Valenciennes et Condé au nom du roi, mon neveu, elle aura autant d'alliés qu'il y a de Français fidèles à leurs devoirs; mais, si elle les prend en son propre nom, elle aura autant d'ennemis que la France renferme en ce moment d'habitants. Assurément jamais prédiction n'a été mieux justifiée par l'événement.
«Mais, depuis cette époque, soit l'ambition qui se flatte toujours, soit la fausse honte de revenir sur leurs pas, ont toujours empêché les cours de Vienne et de Londres de profiter de la funeste expérience qu'elles ont faite de leur pernicieux système. Aujourd'hui (je n'ai pas besoin de vous avertir que je raisonne dans l'hypothèse du renouvellement des hostilités), aujourd'hui, dis-je, une circonstance toute neuve autorise de nouvelles mesures; mais il est important de la saisir, car si elle échappe, l'amour-propre forcera encore la raison au silence.
«Le but du Directoire est évident: il veut renverser tous les trônes, parce qu'il sent bien que jamais aucun roi ne sera sincèrement ami d'une République fondée sur les principes de notre Révolution. Pour y parvenir, il croit que la guerre est le meilleur moyen, et, bravant la haine publique qu'il aurait pu apaiser en faisant la paix, il rompt les négociations[24]. Cette mesure violente ne lui ramènera pas l'opinion, qui était si prononcée avant la dernière catastrophe et qui, pour être comprimée aujourd'hui, n'est pas éteinte. Mais cette opinion a besoin d'appui, et, dans ce moment, elle n'en peut trouver d'autres que celui des puissances belligérantes. Que celles-ci renoncent à leur système machiavélique; qu'elles cessent de confondre la France avec la Pologne et de croire à la possibilité de sa conquête; qu'elles déclarent que, forcées à reprendre les armes, ce ne sera désormais plus contre la France, mais pour la monarchie française qu'elles les porteront; qu'elles abjurent solennellement toute idée de conquêtes et qu'elles reconnaissent le roi légitime, appellent à lui tous les bons Français et ne se montrent que comme ses auxiliaires; que cette déclaration soit appuyée par de l'argent donné sans parcimonie, et les méfiances s'évanouiront, et la fierté nationale ne sera plus intéressée dans la guerre, et les fautes et les malheurs de six campagnes pourront être réparés dans une seule. Mais, si le système contraire continue à prévaloir, les mêmes fautes et les mêmes malheurs recommenceront, et l'Empereur sera peut-être bien heureux de signer sous les murs de Presbourg une paix mille fois plus dure et plus honteuse que celle qu'il a signée à Léoben.
«Ces vérités, je les écris à Pétersbourg, et je ne suis pas embarrassé de les faire entendre à Londres. Mais il est bien difficile de les faire parvenir à Vienne. L'évêque de Nancy, qui me sert avec zèle, n'est pas en état de se faire écouter. Il me faudrait là un homme dont le mérite, universellement reconnu et plus recommandable peut-être aux yeux de l'Empereur que de tout autre souverain, le forçât à lui prêter attention. Mais quand j'aurais beaucoup de ces hommes à ma disposition, il resterait encore une difficulté presque insurmontable, celle de franchir les barrières dont l'Autriche est entourée et de pénétrer jusqu'à Vienne.
«Je rends grâces au ciel de ce que cet homme unique existe, de ce que son zèle pour l'État et, j'ose ajouter, son amitié pour moi, égalent sa juste réputation, et de ce qu'il est impossible que l'Empereur lui ferme l'accès auprès de lui. Tu es ille vir. Vous seul, mon cher cousin, pouvez remplir mes vues, et si après vous avoir entendu parler avec cette force que donne la vérité, avec cette autorité, je puis me servir du mot, qui vous est si bien acquise, avec cette mesure qui vous est propre, l'Empereur persiste dans son premier système, nous aurons au moins la consolation de nous dire que nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour servir notre patrie et sauver l'Europe.»
En même temps qu'il envisageait ainsi l'emploi des moyens coercitifs, Louis XVIII entendait bien n'en user qu'avec prudence ou même en ajourner l'emploi, si les circonstances n'y étaient pas favorables. Au lendemain de Fructidor, il croyait à l'efficacité des insurrections. Mais, lorsqu'au mois de décembre la signature de la paix avec l'Autriche vient rendre au gouvernement de la République la libre disposition de ses armées et qu'on le voit prendre des mesures qui ne menacent pas moins les royalistes de l'Ouest que les côtes d'Angleterre ou celles d'Irlande, le roi écrit à La Trémoïlle:
«Je serais coupable à mes propres yeux si, dans ce moment, j'ordonnais, ou seulement si je permettais des mouvements dont le résultat inévitable serait de faire couler en pure perte le sang de mes braves et fidèles sujets. Leurs chefs doivent donc se borner actuellement à entretenir et à propager le bon esprit qui règne parmi eux; mais ils doivent en même temps modérer leur zèle, et les engager à le renfermer soigneusement, jusqu'au jour, que les fureurs mêmes de leurs tyrans ne peuvent que hâter, où une levée en masse (pour me servir de leurs expressions), plus imposante que celle qui pourrait s'opérer aujourd'hui, et que nous aurons sagement et généralement combinée, viendra prêter à l'opinion une force capable de la faire triompher. J'ai des raisons de craindre qu'un homme, en qui je n'ai nulle espèce de confiance[25], ne cherche à influencer vos amis; je m'en rapporte à vous pour les en détourner.»
Le pressant conseil qu'envoyait le roi au prince de La Trémoïlle venait à son heure; car, au même moment, une fermentation dangereuse renaissait en Bretagne et en Vendée. À Londres, le comte de Frotté remuait ciel et terre pour obtenir des fonds à l'effet de provoquer en Normandie de nouveaux soulèvements[26]; dans le Midi, des bandes d'insurgés continuaient à répandre la terreur dans les campagnes en prétendant s'être armées pour le relèvement du trône et de l'autel. Maintenant que la guerre extérieure avait cessé, le roi comprenait la nécessité de contenir ces agitations jusqu'à ce qu'il fût possible de les faire concorder ensemble, ce qui arriverait infailliblement si la coalition se reformait. Jusque-là, il fallait recourir de préférence à ces moyens de propagande et de persuasion que n'avait cessé de prêcher de La Marre, tâcher de conquérir l'opinion par des procédés qui écarteraient toute idée de violence et de guerre civile. Moyens et procédés étaient multiples; il s'agissait de choisir les plus efficaces et, après les avoir choisis, d'y persévérer.
Il en est un qui apparaissait promptement à l'esprit du roi comme le meilleur à employer. Il consistait à organiser dans le royaume des missions religieuses avec l'aide des ecclésiastiques qui s'y trouvaient. Convaincu que la monarchie ne sortirait de ses ruines qu'avec l'appui de l'opinion publique, il considérait que ces missions auraient pour effet d'agir sur celle-ci, de la fortifier, de prévenir le découragement. C'est dans ce sens qu'étaient conçues les instructions que, dès le 10 octobre, il envoyait aux évêques émigrés, restés fidèles à sa cause:
«Je désire que les ecclésiastiques soutiennent parmi mes sujets l'esprit monarchique en même temps que l'esprit religieux, qu'ils les pénètrent de la connexion intime qui existe entre l'autel et le trône et de la nécessité qu'ils ont l'un et l'autre de leur appui mutuel. Qu'ils leur disent bien que l'Église catholique, sa discipline, sa hiérarchie, cet ordre merveilleux qui, pendant tant de siècles, l'ont conservée pure de toutes erreurs, ne se lie bien qu'à la monarchie et ne peut exister longtemps sans elle; enfin qu'ils leur démontrent que, comme sans la religion, ils ne peuvent compter sur le bonheur dans l'autre vie, de même, sans la monarchie, ils ne peuvent en espérer aucun dans celle-ci.»