Le roi ne pouvait que se résigner. Mais, sans rendre sa nièce responsable de la réponse de l'Empereur, il s'inquiéta de l'empressement qu'elle mettait à approuver la décision impériale, et le soupçon qu'à Vienne, on n'eût pas renoncé à «autrichienniser» Madame Royale, de nouveau s'empara de lui et de d'Avaray.[Lien vers la Table des Matières]

V
DISSENTIMENTS PASSAGERS

Au cours de ces incidents, le roi ne perd pas de vue les intérêts matériels de sa nièce et les dispositions à prendre pour assurer des ressources au futur ménage. Pour faciliter l'union qu'il désire si vivement, il a le droit de compter sur l'Autriche. Il voudrait espérer que la cour impériale ne refusera pas de venir en aide à la fille de Marie-Antoinette. Mais il connaît l'égoïsme de cette cour; il la sait intéressée et avide; il se demande s'il pourra obtenir d'elle tout ce qu'il en attend, c'est-à-dire une pension annuelle et une avance pour payer les frais d'établissement, sans parler de la restitution des diamants de la feue reine, qu'elle a pu expédier hors de France avant son incarcération, et de diverses sommes qui lui étaient encore dues, au moment de sa mort, sur la succession de sa mère. Toutefois, quel que doive être le résultat des démarches dont est chargé son représentant à Vienne, Mgr de La Fare, évêque de Nancy, il n'y subordonne pas l'union de ses enfants. Il ne négligera rien pour que le succès couronne ses demandes, pour obtenir aussi de nouveaux secours des Bourbons d'Espagne et des Bourbons de Naples en faveur des époux. Mais qu'il y réussisse ou qu'il y échoue, le mariage se fera, car il faut qu'il se fasse, et s'il ne peut offrir à sa nièce que la misère et l'exil, il la connaît trop bien pour supposer qu'elle s'en effrayera.

«Je suis très persuadé, lui écrit-il le 28 juillet, que nos parents s'occuperont de pourvoir à votre existence en attendant un temps plus heureux. Je croirais même leur faire une injure mortelle en me permettant un doute à cet égard. Mais j'ignore ce que leurs moyens leur permettront de faire et du plus ou moins, j'y suis parfaitement résigné. Il y a longtemps que je ne sais plus même ce que c'est que l'aisance. Je ne la regretterais que par rapport à mes enfants. Mais mon neveu est accoutumé à la même vie que moi, et vous, ma chère enfant, puis-je oublier celle que les bourreaux de votre famille vous ont fait mener depuis si longtemps? Mon plus grand regret est de ne pouvoir fixer l'époque de notre bonheur à tous. Mais j'espère avoir bientôt un asile fixe, et, quel qu'il soit, il sera toujours préférable à la Tour du Temple, et la tendresse que nous vous portons vous dédommagera des vingt mois que vous avez passés seule dans cet affreux séjour.»

La résignation qu'atteste cette lettre et le pessimisme qu'elle trahit sont plus apparents que réels, car le roi est à ce moment convaincu qu'à défaut de ses parents, le tsar lui viendra en aide. Assuré déjà d'un asile à Yever, en Westphalie, il ne doute pas que ce prince généreux ne lui procure aussi des ressources pour y vivre décemment avec sa famille. Il suffira, le roi le croit, de demander pour obtenir, et en ce même mois de juillet, Saint-Priest part pour la Russie[38], chargé de diverses requêtes pour le souverain moscovite, parmi lesquelles la plus recommandée au messager qui doit les présenter est celle qui a trait aux moyens de faciliter le mariage de Madame Royale avec son cousin. Ces moyens, dans la pensée du roi, doivent résulter d'une entente entre le cabinet de Vienne et celui de Saint-Pétersbourg, et cette entente se fera si le tsar le veut.

Les choses en sont là lorsqu'il lui revient, par une voie détournée, qu'à Vienne sa nièce s'inquiète de voir qu'en négociant la paix avec la France, le gouvernement autrichien ne songe pas à stipuler une indemnité pour elle. Il s'étonne,—et il le lui dit,—qu'elle puisse penser à recevoir quoi que ce soit des bourreaux de ses parents. Elle ne doit désirer que le bouleversement de la République.

«Qui peut en douter, réplique-t-elle, que je ne désire autre chose que la ruine de cette puissance usurpatrice? Assurément je la déteste par toutes ses horreurs, et mon intérêt même, si je n'avais pas d'autre sentiment que celui-là, me force de désirer sa ruine. Quant à être comprise dans le traité, j'avoue que je désire que l'Empereur fasse quelque chose pour moi, pour pouvoir vivre indépendante de la République surtout, et même d'aucunes puissances quelconques. Je n'aime pas à être à charge, et je trouve que dans ce moment-ci, on ne peut compter sur aucun de ses alliés. Je crois même que vous n'avez pas à vous louer de ceux d'Espagne. Voilà pourquoi je trouve que, ne pouvant compter sur personne, il vaut mieux vivre indépendante. Voilà les raisons qui me font souhaiter que l'Empereur fasse quelque chose pour moi, dans son traité avec la France. Mais, de la République, je n'attends rien au monde; je la déteste autant que je le dois.»

«J'ai reçu, ma chère enfant, votre lettre du 25 juillet, lui répond son oncle, et, pour aller tout de suite à l'article le plus intéressant pour mon cœur, Dieu me garde de supposer que vous puissiez jamais vous abaisser jusqu'à consentir à recevoir la moindre chose de ces monstres; je connais trop bien l'élévation de votre âme. Mais j'ai dû vous dire ce que je vous ai dit, parce que je connais la méchanceté des hommes et que d'autres que moi auraient pu faire cette odieuse supposition. Mais personne ne désire plus vivement que moi que l'Empereur s'occupe de vos intérêts dans le traité qu'il va conclure, et je reconnais avec un plaisir que je ne saurais vous exprimer, la justesse de votre esprit dans les réflexions que vous me faites sur la nécessité de vivre indépendants. Quant à l'habitation, ce que nous pouvions désirer de mieux était de la tenir de l'Empereur de Russie. L'asile qu'il m'offre est la principauté de Yever, en Westphalie, à la rive gauche et pas bien loin de l'embouchure du Weser, à quelques lieues de Bremen. Vous imaginez bien que je l'ai acceptée avec reconnaissance; cependant je ne puis pas y aller encore, cela serait imprudent tant que les patriotes auront des troupes à la rive droite du Rhin et même en Hollande; mais, quand ces pays seront libres, je ne pourrai moi-même l'être davantage que chez le digne fils de Catherine II.

«Vous me dites que vous imaginez que mon neveu m'y suivra; sans doute; mais pensez-vous que, lorsque la paix générale, ou du moins notre sort assuré, me permettra de prendre une habitation fixe, en attendant des moments plus heureux, je puisse n'y pas rassembler autour de moi tout ce qui m'est cher? J'ignore si le séjour de Yever est agréable; mais je sais qu'avec mes enfants tout sera pour moi le paradis terrestre, et je serais trop malheureux si je croyais que vous ne pensassiez pas de même. Mais ce serait chercher à se tourmenter inutilement que de concevoir de pareilles idées, et, si je désire que vous me rassuriez contre elles, ce n'est que pour avoir un témoignage de plus d'une tendresse à laquelle mon bonheur est attaché.»

Pour achever de calmer sa nièce, il redouble d'attentions et de prévenances. Le 1er août, elle reçoit de lui, par l'entremise de La Fare, «un charmant habit de linon brodé. Ce n'est pas l'ouvrage, quoiqu'il soit très joli, qui me fait plaisir, mais c'est qu'il vient de votre part.» Puis, il lui fait espérer un portrait de Marie-Antoinette; il lui promet le sien, celui du duc d'Angoulême, qu'elle attend avec d'autant plus d'impatience qu'elle pose en ce moment devant un peintre viennois afin que son fiancé possède son image. Du reste, le désir qu'elle exprime à cet égard ne signifie nullement qu'elle soit pressée de se marier. Elle a déjà dit qu'elle préfère attendre. La lettre dans laquelle son oncle lui a rappelé les cruels souvenirs de la Tour du Temple lui fournit l'occasion de le répéter.