Quelle que fût très probablement la part de l'éloquence coutumière du roi dans la tirade passionnée de son neveu, elle était bien faite pour dissiper les griefs de Madame Royale et apaiser son ressentiment. Sa réponse démontre qu'elle en avait fait aussitôt litière. Elle remerciait son oncle de lui avoir écrit «tout de suite», et son cousin d'avoir «au milieu de ses douleurs» pensé à elle. «Mais j'oserai vous prier, mon très cher oncle, de lui défendre de m'écrire jusqu'à ce qu'il soit complètement rétabli, la tranquillité lui étant absolument nécessaire. Je suis charmée du courage et de la tendresse qu'il vous a marqués, faisant encore une lieue après cet accident, pour aller vous trouver; je compatis bien aux douleurs qu'il doit ressentir et espère qu'il sera bientôt guéri.»
Il semble bien, à lire ces propos, qu'ils eussent dissipé le nuage. Mais un peu de négligence du côté de Blanckenberg à transmettre des nouvelles ultérieures le ramena. On l'aperçoit dans une lettre qu'écrivait la princesse quinze jours plus tard, en réponse à celle qu'elle venait de recevoir de son oncle au retour d'un pèlerinage qu'elle avait fait à un sanctuaire à la Vierge, situé «à neuf postes» de Schœnbrunn: «Je commençais à être inquiète ne recevant pas de nouvelles; j'ai même demandé à l'évêque si vous ne lui aviez rien mandé à ce sujet. Mais il m'a paru très surpris quand je lui ai dit cela, et ne m'a pas paru instruit de l'accident.»
Au bout de peu de temps, le duc d'Angoulême fut entièrement rétabli. Un mot du roi glissé dans une lettre en prévint la fiancée, mais avec si peu de détails qu'elle soupçonna qu'on ne lui disait pas toute la vérité. Elle craignait que son cousin ne fût resté estropié. Elle n'osa cependant faire part au roi de ses craintes. Il n'en est pas moins vrai que, durant la période dont nous racontons les incidents, il s'inquiéta plus vivement qu'il ne l'avait fait jusque-là des dispositions de sa nièce. Il ne trouvait plus dans ses lettres «le style d'une résolution aussi fixe et aussi déterminée qu'elle semblait l'être à sa sortie de France». Confident de ses inquiétudes, d'Avaray, qui les partageait, fut d'avis de tout faire pour savoir si elles étaient ou non fondées.
Un brillant gentilhomme français, le marquis de Bonnay, jadis familier de la cour de France, maintenant émigré et souvent employé par les princes à des missions de confiance, se trouvait alors à Blanckenberg. Il s'y était arrêté en allant en Autriche, afin de présenter ses hommages à son maître et de prendre ses ordres pour Vienne. Sur le conseil de d'Avaray, le roi résolut de se confier à lui et d'utiliser son zèle pour pénétrer le véritable état d'âme de Madame Royale[39].
—J'ai une plaie qui me ronge, mon cher marquis, lui dit-il. Les lettres de ma nièce me font craindre qu'on ne soit parvenu à l'autrichienniser. Il me semble que ses résolutions ne sont plus aussi fermes, et l'on m'affirme que les Français admis à lui faire leur cour ne trouvent plus auprès d'elle l'accueil qu'ils sont en droit d'en attendre. Je ne doute pas de son obéissance si j'en venais à lui ordonner de se rendre auprès de moi pour accomplir le vœu de ses parents. Mais n'a-t-on pas cherché à lui inspirer et n'a-t-elle pas fini par concevoir de l'éloignement pour l'état de médiocrité momentanée où pourrait la condamner son mariage avec mon neveu? Voilà ce qui me préoccupe. Vous allez à Vienne, vous la verrez; tâchez de savoir ce qu'elle pense et de la rattacher, s'il y a lieu, à l'idée de cette union, à lui en inspirer le désir; appliquez-vous enfin à seconder mes vœux qui sont aussi ceux du duc d'Angoulême et ceux de la France.
Bonnay commença par se récuser. Il manquait de moyens à Vienne pour remplir les intentions du roi. Mais celui-ci insista. Il connaissait le dévouement et l'habileté de ce royaliste fidèle, son esprit de pénétration, et ne lui demandait après tout qu'à se rendre utile dans la mesure où il le pourrait. Bonnay finit par céder et promit tous ses efforts pour donner satisfaction à son prince.
En arrivant à Vienne et après avoir été reçu par Madame Royale de laquelle il n'eut qu'à se louer, il put d'abord constater que, si l'Empereur avait espéré, en traitant pour la liberté de sa cousine, la faire contribuer à l'agrandissement de sa maison, il y avait ensuite renoncé devant la résistance opposée par elle à ses suggestions. Cette résistance, on la devait surtout à Mme de Soucy. C'est elle qui s'était attachée à armer Madame Royale et à la mettre en garde contre les vœux de la cour de Vienne, ne craignant pas, «pour ajouter l'arme du dégoût à toutes les autres,» de lui faire sur la personne et la santé de l'archiduc Charles des confidences très intimes; c'est elle aussi qui lui avait conseillé d'écrire au roi, dès sa sortie de France et avant d'arriver à Vienne.
Ainsi prévenue, peu accoutumée à dissimuler, la princesse, au lieu de se livrer aux caresses de sa famille, avait manifesté tant de froideur et si mal répondu aux avances de l'Empereur, que celui-ci, au bout de quarante-huit heures, s'était cru obligé de provoquer une explication. Elle avait eu lieu, et il en était résulté une promesse solennelle faite par François II de ne pas contrarier le désir de Madame Royale. Depuis, la situation n'avait pas changé, et il n'était pas exact de prétendre que la fille de Louis XVI eût été «autrichiennisée», à moins qu'on n'entendît par là qu'elle n'avait pas dû, dans les lieux qu'elle habitait, apprendre à connaître et à apprécier les Français.
«En général, nous ne sommes guère aimés chez les étrangers, déclarait Bonnay en rendant compte à d'Avaray. Nous le sommes moins à Vienne qu'ailleurs; nous le sommes moins encore dans le palais impérial que dans les autres classes de la société. Il n'y a pas six semaines que l'impératrice, pour ravaler Mgr le duc d'Enghien, disait de lui:
«—Oh! pour celui-là, il est bien Français!»