«Je suis bien plus coupable encore, car le même motif m'a empêché de vous envoyer trois lettres du duc d'Angoulême, et une de son frère, que je joins ici. Enfin mon sort est éclairci depuis deux jours. L'Empereur de Russie, avec cette grâce et cette générosité qui caractérisent toutes ses actions, m'a offert un asile dans son château de Mitau en Courlande, et je pars le 10 du mois prochain, pour m'y rendre avec le duc d'Angoulême. Son frère partira en même temps, si ce n'est avant, pour l'Écosse, et reviendra au printemps en Russie. Je vous prie de faire part de tous ces détails à l'évêque de Nancy, auquel je n'ai le temps d'écrire que quatre mots.
«Ce n'est pas sans un regret extrême que je m'éloigne encore davantage de ma patrie; mais j'entrevois dans cet asile très solide et dans l'amitié de Paul le premier acheminement véritable vers l'objet de mes vœux les plus ardents; cet espoir me console et me soutient.»
Ce langage, on le reconnaîtra, n'est pas d'un homme que trouble et déconcerte l'excès de ses infortunes. Il est celui d'un homme ferme qui ne doute ni de son bon droit ni de son étoile, qui croit que l'éternelle justice le remettra tôt ou tard à la place qui lui est due et qui, fort de cette confiance indomptable, conserve son sang-froid, sa sérénité, toute sa liberté d'esprit, même aux heures les plus douloureuses de sa vie. Celui dont nous parlons, et que tant de lettres de lui publiées pour la première fois montrent sans cesse animé de la même espérance, eût été excusable de plier sous le fardeau des dures épreuves au moment où il allait quitter le duché de Brunswick. À la suite de tant d'autres qu'elle devait nécessairement lui rappeler, celle-ci lui prouvait que le destin acharné contre lui ne désarmait pas et qu'il n'en avait pas épuisé les rigueurs. Mais ce fut son mérite, à toutes les étapes de son exil, d'être toujours plus haut que son infortune, «d'être soutenu par une voix intérieure qui lui disait que ses malheurs auraient leur terme.» Les dernières lettres qu'il data de Blanckenberg le dépeignent tel qu'on l'avait vu à Coblentz, à Hamm, à Vérone, à Riégel, partout enfin où ses efforts avaient rencontré une volonté plus forte que la sienne: calme, courageux et résigné.
Dans la matinée du 10 février, par un froid rigoureux, le roi se mit en chemin. Il avait eu d'abord la pensée de s'arrêter quelques jours à Francfort-sur-l'Oder; mais il changea d'avis. C'est à Kustrin, petite ville à une courte distance de Berlin, qu'eut lieu la première halte. Le comte de Panin, et avec lui les rares émigrés dont la Prusse tolérait la présence dans sa capitale, vinrent le saluer. Triste fut cette entrevue. Quelque optimisme que manifestât le roi, la nécessité qu'il subissait de s'éloigner des frontières de son royaume ne pouvait être interprétée autrement que comme une défaite nouvelle de sa cause. Il prodigua cependant des encouragements, se montra confiant et non désespéré.
Six jours plus tard, après une halte à Leipzick, d'où il donna de ses nouvelles à sa nièce, il était à Bromberg, dans le bassin de la Vistule. C'est de là qu'il écrivit au tsar, au sujet de la course qu'il se proposait de faire à Saint-Pétersbourg: «En demandant à Votre Majesté de me rendre auprès d'elle, j'ai cédé au désir d'être plus à portée de lui exprimer moi-même les sentiments dont mon cœur est rempli. Je n'avais pas réfléchi aux embarras qui pourraient en résulter pour Elle et pour moi, lorsque tout à coup j'en ai été frappé. En effet, si Votre Majesté cédait à mon empressement, je me trouverais en route ou à Pétersbourg dans un temps consacré à des exercices de piété auxquels un chrétien se doit tout entier. Je me hâte de faire part de cette réflexion un peu tardive à Votre Majesté Impériale, et je la prie, si, comme je l'espère, elle approuve ma course à Pétersbourg, de trouver bon que cette course n'ait lieu qu'après la fête de Pâques.»
La route se continua sans autres accidents que ceux qui résultaient de la rigueur du froid, du mauvais état des chemins, du débordement des rivières, et surtout de la pauvreté des gîtes où l'on s'arrêtait au soir de chaque journée, pour passer la nuit[47]. C'est ainsi que de Kœnigsberg, où le roi se trouvait dès les premiers jours de mars, il ne put se rendre ni à Memel, ni à Tilsitt. Il en fut empêché par la crue des eaux du Niémen. Un difficultueux et long détour le conduisit à Kowno en Lithuanie, à mi-chemin entre Grodno et Mitau. Il fallut traverser en barque le Niémen démesurément gonflé; les voitures du roi ne purent être transportées de l'autre côté du fleuve. Heureusement, à Kowno, on était sur le territoire de l'Empereur de Russie; il fut aisé à Schouvalof de se procurer les moyens d'arriver au terme du voyage. Dans cette ville, Louis XVIII fut reçu par le général de Sacken. «J'aurais désiré voir la parade de son régiment, mandait-il au tsar; le temps ne l'a pas permis. Mais j'ai du moins vu relever la garde ce matin, et j'ai ressenti une joie bien vive en songeant que de pareilles troupes sont celles de Votre Majesté.»
Enfin, le 13 mars, après trente et un jours de route, le roi de France faisait son entrée dans Mitau. Les principaux membres de la noblesse courlandaise, conduits par le gouverneur militaire, le général de Fersen, étaient venus à sa rencontre jusqu'aux portes de la ville. Ils le conduisirent au château ducal. Là, se tenaient sous les armes, en l'attendant, ses gardes du corps. Il ressentit, à leur aspect, une émotion d'une infinie douceur; elle suffit à le payer des fatigues de son long voyage. Le général de Fersen lui remit deux lettres de Paul Ier, qui attendaient son arrivée. Malheureusement, elles ne répondaient pas à ses requêtes ainsi qu'il l'eût souhaité.
«J'apprends avec bien du plaisir l'arrivée de Votre Majesté à Mitau, était-il dit dans l'une d'elles, et je jouirai réellement de la savoir enfin dans une parfaite sécurité. Je désire que le séjour dans mes États lui devienne agréable, et que sa santé se repose de toutes les fatigues et désagréments qu'elle a essuyés.
«Quant au voyage qu'elle désire faire jusqu'à Pétersbourg, en gardant même l'incognito, je suis bien fâché de devoir m'y opposer, malgré le désir bien vif que j'ai de voir Votre Majesté et de lui dire de bouche tout ce que je lui ai si souvent écrit. Les circonstances rendent le projet de son voyage impossible à exécuter en ce moment, et je la prie de s'arrêter à Mitau, où je tâcherai de lui procurer toutes les aisances et les services d'amitié qui dépendront de moi.»
Ce refus, dont la dureté était à peine tempérée par les formules de politesse, affecta sensiblement le cœur de Louis XVIII. Mais il importait de n'en rien laisser paraître; il importait surtout de ne pas se mettre en révolte contre les ordres de Paul Ier, quelque humiliants qu'ils fussent. Le roi se résigna donc. Dès le lendemain, il répondait à la lettre qu'on vient de lire: