Soutenue par l'or anglais, l'Autriche était restée en armes. Quoiqu'elle eût signé les préliminaires de Léoben dans un affolement de terreur, elle caressait encore l'espoir de se dérober aux dures conditions que mettait le Directoire à la conclusion de la paix[48]; elle traînait les négociations en longueur, y suscitait chaque jour de nouveaux obstacles, convaincue que le fragile gouvernement dont le général Bonaparte lui signifiait les volontés, serait renversé avant d'avoir pu les lui imposer, ou que tout au moins la Russie, dont au même moment elle sollicitait l'appui, viendrait à son secours. Mais, après l'éclatante victoire remportée à Paris sur les modérés par la faction que menait Barras, il fallut se résigner, devant l'indifférence apparente de Paul Ier. Le cabinet de Vienne consentit à subir la loi du vainqueur, redoutant, comme l'écrivait Thugut à Colloredo, que les jacobins, remis en possession du pouvoir en France, ne se montrassent «diaboliques et trop ardents à démocratiser toute l'Europe».
À vrai dire, cette humiliante paix n'était, ne pouvait être qu'une trêve. Le traité qui la consacrait contenait de trop nombreux prétextes de rupture. Et puis, l'Angleterre ne l'avait pas approuvé; il n'était que trop probable qu'elle s'efforcerait d'en abréger la durée, et qu'au Congrès qui allait s'ouvrir à Rastadt pour la fixation des possessions et des limites de l'Empire allemand, l'influence de la Grande-Bretagne s'exercerait dans ce sens, encore que ses diplomates ne dussent pas y prendre part. Enfin les prétentions du Directoire, ses visées ambitieuses, les grands desseins de Bonaparte, élevaient trop de menaces redoutables contre l'équilibre continental pour que le repos, en apparence assuré à l'Europe par le traité de Campo-Formio, pût être considéré comme durable.
Le royaume de Naples, le Piémont, Rome, les Pays-Bas, la Suisse étaient sous le coup d'une invasion. De toutes parts, la République étendait le champ de ses conquêtes, sans se préoccuper des alarmes qu'elle causait même aux puissances réconciliées avec elle. Les maux qu'avaient semés par le monde six années de guerres sanglantes et ruineuses semblaient toucher à peine à leur terme, qu'on pouvait en prévoir déjà de plus douloureux. Les hommes avisés ne se trompaient pas, lorsqu'à l'heure même où était dissoute la première coalition de l'Europe contre la France, ils voyaient nettement apparaître les symptômes de la seconde.
C'est qu'en effet, si la Prusse et l'Espagne avaient à cœur de maintenir leurs bonnes relations avec la France, si la Russie se recueillait, si l'Autriche s'était résignée à courber le front, l'Angleterre, elle, ne désarmait pas. Elle tenait tête à la République; seule, elle se montrait résolue à combattre encore. Sur les mers, ses flottes donnaient la chasse aux bâtiments français; dans toutes les cours, elle intriguait. L'Autriche venait à peine d'apposer sa signature sur le traité de paix, qu'elle était incitée déjà à recommencer la guerre. Le représentant britannique en Russie, lord Withworth, avait ordre de pousser le tsar contre la France. À Londres, le comte de Woronzof, ambassadeur moscovite, était assiégé par les ministres anglais, Pitt et Grenville, qui lui demandaient avec instance de travailler en vue du même but. À Londres comme en Suisse, l'Angleterre ouvrait l'oreille avec une complaisance mêlée de quelque dédain aux propos des royalistes.
Si ferme était sa confiance dans l'avenir, si prépondérante son influence en Europe, si savante son habileté; elle possédait même dans son isolement momentané de si puissants moyens d'action, que son dessein de ne pas désarmer suffisait à rassurer Louis XVIII. Il ne croyait pas à la durée de cette paix imposée par le vainqueur, pas plus qu'il ne croyait que le Directoire dût tirer de durables effets du coup de force de fructidor et de sa victoire sur les royalistes. Il croyait que, tôt ou tard, Paul Ier se montrerait d'autant plus ardent à renouer la coalition et à y tenir une place, qu'il se montrait maintenant plus indifférent à ce qui s'accomplissait dans le monde et moins disposé à empêcher les événements de suivre leur cours. Le roi ne perdait donc pas courage même quand il voyait s'effondrer, un à un, les projets qu'il avait conçus et longuement caressés. Depuis six ans, combien de ces projets avaient avorté sans rien produire de ce qu'on en attendait! Que de beaux rêves envolés! que d'illusions évanouies! Le désastre de Quiberon, le treize vendémiaire, le dix-huit fructidor avaient noyé, dans le sang royaliste, tant d'ardentes espérances! À celles-là, d'autres avaient succédé. Elles avaient eu le même sort, sans détruire la foi de Louis XVIII dans le triomphe final de sa cause. Elle était aussi entière à son arrivée en Russie qu'à l'heure déjà lointaine où, ne portant pas encore la couronne, il était sorti de France.
Le palais de Mitau, où la générosité de Paul Ier lui offrait un refuge, est l'ancienne résidence des grands-ducs de Courlande[49]. En 1798, c'était, comme aujourd'hui, une vaste et somptueuse construction, élevée par l'un d'eux, sur l'emplacement du vieux château ducal, aux bords de l'Aa. Des bosquets et des étangs l'entouraient. Ses proportions monumentales, ses pièces spacieuses, sa physionomie architecturale rappelant Versailles, en faisaient une demeure digne d'un roi. Par les hautes croisées, le regard embrassait un immense horizon de dunes grisâtres, coupé ça et là de terres fertiles et de forêts, borné au loin par la mer Baltique. Plus près, s'étendait la ville, une petite ville avec des rues spacieuses, des maisons en bois pour la plupart, habitées par une population formée en partie de nobles familles russes et de juifs allemands.
Mitau renfermait une société cultivée, savante, aimant les arts, au courant du mouvement intellectuel de l'Europe. Elle devait ce privilège à ses longues relations avec la Pologne, et surtout à son contact permanent avec les voyageurs venus du midi de l'Europe, qui, pour arriver dans la capitale russe, devaient nécessairement passer par Mitau. De toutes les résidences qu'avait occupées le roi depuis son départ de Paris, nulle autre ne pouvait mieux convenir à ses goûts.
Malheureusement, il s'y trouvait, plus que jamais, éloigné des hommes et des choses qui l'intéressaient, à deux journées de Saint-Pétersbourg, à douze ou quinze de Hambourg, le seul endroit par où il lui fût possible de recevoir des nouvelles de France. C'était l'exil, l'exil rigoureux, assombri par les longs hivers, par les neiges, par les boues, aggravé par les tracasseries d'une police qui exerçait aux frontières, sur les correspondances et les voyageurs, une surveillance sévère et méticuleuse.
La première impression fut mauvaise. Il semblait au roi qu'il venait d'élever entre ses partisans et lui une infranchissable barrière, de se constituer prisonnier de Paul Ier. Le refus du tsar de le recevoir à Saint-Pétersbourg rendit cette impression plus cruelle. Il comprenait qu'il avait cessé d'être libre, que l'hospitalité qu'il recevait n'irait pas sans entraves. Il le comprit dès les premiers jours qui suivirent son installation.
Le gouverneur militaire de la ville avait reçu l'ordre de caserner les gardes du corps, de les soumettre à la discipline des armées russes. Le roi protesta. Il demandait que ses vieux serviteurs fussent autorisés à se loger à leur gré chez les habitants, à n'obéir qu'à lui. Comme prix de cette faveur, il offrait de leur confier la police de la ville. On répondit de Pétersbourg en confirmant brutalement les premiers ordres. Il fallut négocier. Le roi se plaignit de ces rigueurs inattendues: «Me sera-t-il permis d'ouvrir ici mon cœur tout entier à Votre Majesté? Je suis affligé que dans une chose qui me touche de si près, l'amitié dont Elle m'a donné des preuves si positives ne l'ait pas portée à s'en ouvrir avec moi. Ma sensibilité à l'épanchement de la confiance aurait adouci l'amertume que je ressens.» L'intervention du général de Fersen aplanit ces premières difficultés; mais le roi en garda le souvenir ineffaçable. Ce fut, jusqu'à la fin de son séjour en Russie, une cause de pénible défiance et de réserve incessante. Lorsque la bienveillance du tsar se manifestait avec suite, Louis XVIII était disposé à se demander avec anxiété quelle en serait la durée.