Il avait en quelque sorte séquestré Pichegru aux environs de Londres, et, sous prétexte de le dérober à toute influence, exigé qu'il y vécût retiré. C'est en vain que le comte d'Artois se plaignait, qu'il envoyait à Wickham le baron de Roll pour le presser de ne pas retenir plus longtemps le général; c'est en vain que celui-ci arguait de la nécessité de passer sur le continent pour étudier sur place les moyens de soulever la Franche-Comté. On lui objectait que l'heure décisive n'était pas encore sonnée[57]. On invoquait la même raison pour calmer les impatiences de Fauche-Borel. À l'effet de gagner du temps sans prendre aucun engagement, on lui parlait vaguement de l'envoyer en Suisse pour exciter les populations à la révolte contre les Français. Il feignait de se prêter aux vues de Wickham, uniquement attaché à dissimuler les véritables causes de son empressement à s'éloigner, tiraillé contre l'ardent désir de se mettre en relations avec David Monnier et la préoccupation de ne pas s'aliéner les bonnes grâces des Anglais, de qui il recevait une pension et attendait les ressources nécessaires à son voyage.

À la demande de Wickham, le général persistait à se tenir éloigné des émigrés. Vers la fin d'octobre, c'est-à-dire un mois après son arrivée à Londres, ni les agents du roi, ni ceux du comte d'Artois, ni ce prince lui-même, n'avaient obtenu de lui autre chose que des propos vagues, non qu'il dissimulât entièrement ses intentions, mais parce qu'il ne voulait pas dire dans quelle mesure l'Angleterre les seconderait. Les ministres favorisaient sa réserve. Même en recevant le duc d'Harcourt, lord Grenville s'abstenait de toute allusion aux pourparlers engagés. Le 26 octobre, d'Harcourt, sur la foi des renseignements qu'il avait pu recueillir, écrivait à Mitau: «Pichegru est à la campagne entretenu aux frais du gouvernement qui d'abord voulait le voir, et ensuite a voulu conserver la possibilité de donner sa parole qu'il ne l'a pas vu, s'il en était question au parlement. Pichegru s'offre pour les provinces de l'Est et demande que Willot soit employé dans celles du Midi. Il croit pouvoir promettre cent mille hommes des débris de son armée. Je n'ai pas parlé encore de ce qui le concerne avec les ministres anglais pour ne pas les embarrasser. Je le ferai quand il en sera temps.»

Six jours après, le 2 novembre, d'Harcourt jugea que l'heure était venue d'en entretenir lord Grenville. La réponse du ministre fut aussi mystérieuse que brève:

—Nous laisserons Pichegru à la campagne, dit-il; nous préférons le tenir écarté. Puis, comme d'Harcourt, faisant allusion aux résultats des négociations suivies à Saint-Pétersbourg pour reformer la coalition, le félicitait sur les bons effets de son crédit en Russie et lui demandait à quel moment Louis XVIII pourrait entrer en activité, lord Grenville ajouta:—Nous ne sommes pas encore au moment de nous occuper de Sa Majesté. Vous savez ma profession de foi pour ses intérêts. Elle ne variera pas. Il ne tenait qu'à la cour de Vienne, il y a quatre mois, et encore plus, il y a six mois, de terminer par les armes les malheurs qui menacent l'Europe. Je ne sais si elle en retrouvera les mêmes occasions, malgré les efforts de la Russie et de la Porte.

Dans ce langage, pas un mot de Pichegru, ni de ses conférences avec Wickham, ni du plan à l'étude duquel elles étaient consacrées. Quant à Pichegru, ce fut seulement quand les grandes lignes de ce plan furent arrêtées et trois jours avant son départ pour l'Allemagne, qu'il se décida à entrer officiellement en relations avec les agents de Louis XVIII. Le 30 novembre 1798, il se rencontra avec le duc d'Harcourt, Cazalès, Dutheil, et leur confia ses projets sans leur parler toutefois des confidences de Fauche-Borel et du parti qu'elles lui avaient suggéré. Il leur confessa qu'il n'avait pas reçu du gouvernement anglais de mission particulière, mais qu'on le faisait partir avec la certitude que, lorsqu'il aurait choisi sa résidence, il y formerait son parti, et l'assurance que, lorsqu'il aurait fait connaître ses plans, on lui fournirait des moyens pécuniaires pour les réaliser. Ses adhérents, ses officiers les plus sûrs, les corps d'armée qu'il avait commandés étaient disséminés. Mais il espérait bien renouer avec eux des rapports et y recruter des partisans.

Cazalès lui fit connaître les divers personnages qu'à Paris, en Souabe et ailleurs, le roi employait à son service; il l'éclaira sur leur capacité, leurs talents, leurs inconvénients, leur caractère; enfin il le mit en défiance contre le ministère anglais, «qui songeait bien plus à son intérêt qu'à celui du roi.» On parla aussi du concours qu'on pouvait attendre des généraux que le Directoire avait proscrits. On tomba d'accord qu'il ne fallait pas compter sur La Fayette. Les représentants du roi croyaient au contraire que Carnot, alors réfugié en Suisse, ne refuserait pas de tirer l'épée pour la cause royale. Pichegru ne fut pas de cet avis.

—Carnot est en sûreté, dit-il; mais on ne peut rien en espérer pour nous parce qu'il juge son crime envers le roi irrémissible. En revanche, nous aurons Willot. Il viendra à Londres dès que sa santé le lui permettra.

À l'issue de cette conférence, d'Harcourt écrivait à Mitau: «Pichegru a beaucoup de mesure, de fermeté, de modestie. Il connaît la guerre. Il était délicat de lui parler de ses succès. Il a moins cherché à les faire valoir qu'à prouver le désir de les réparer.»

Cependant Dutheil n'était pas satisfait de cette entrevue, au cours de laquelle Pichegru, à son avis, ne s'était pas suffisamment expliqué. Il en provoqua une seconde. Il s'y rendit seul. Dans le tête-à-tête, Pichegru s'exprima avec plus de précision et de clarté. Il se porta fort pour le désintéressement et la sincérité du cabinet britannique; il se félicita de la liberté qui lui était laissée.

—Aucun agent de l'Angleterre, dit-il à Dutheil, ne doit ni diriger, ni influencer mes opérations. Je n'aurai de rapport avec celui ou ceux à qui je serai adressé que pour recevoir d'eux les sommes nécessaires à mes entreprises.