On s'était montré plus empressé quand il s'agissait de confier une mission à Pichegru. Mais cette mission, par son caractère vague, s'accordait avec les vues du gouvernement anglais: il pouvait l'entraver, l'arrêter à son gré; il en tenait tous les fils et en restait maître. Il n'avait donc pas hésité à laisser partir Pichegru. Celle que sollicitait Willot reposait sur des bases plus précises, se présentait dans des conditions plus nettes. Après y avoir adhéré, on serait engagé, et peut-être au delà de ce qu'on voulait. C'est pour cela qu'on ajournait l'exécution des plans proposés par ce général.
Bientôt, lassé de l'inutilité de ses tentatives, il dut se résigner à attendre le bon vouloir de l'Angleterre. Il alla s'installer à Barnes, près de Londres. Il y demeura, dévoré par l'impatience, suivant d'un œil anxieux les événements qui troublaient l'Europe. Les calculs de l'Angleterre devaient l'y retenir plusieurs mois. En juillet 1799, il s'y trouvait encore, pendant que le comte d'Artois, secondé par d'Harcourt, Cazalès et Dutheil, s'efforçait d'amener le cabinet Pitt aux solutions qu'il considérait comme seules conformes aux intérêts de sa maison.[Lien vers la Table des Matières]
VI
DUMOURIEZ ROYALISTE
Tandis que Pichegru commençait ses pérégrinations à travers l'Allemagne et la Suisse, tandis que Willot rongeait son frein, un nouveau personnage entrait en scène, résolu à embrasser le parti du roi. C'était le général Dumouriez.
Il y avait déjà quatre ans que Dumouriez vivait en proscrit, la Convention ayant mis sa tête à prix et le Directoire ayant maintenu ce rigoureux arrêt. Après d'innombrables pérégrinations, réfugié tour à tour en Allemagne, en Belgique, en Suisse, dans les États de Venise, chassé successivement de ces asiles par les victoires des armées françaises, il n'avait trouvé de sécurité qu'aux portes de Hambourg, à Altona dans le Holstein, possession danoise dont était gouverneur le prince Charles de Hesse[62]. Ce brillant soldat, généralissime des armées de Danemark, s'était fait l'ami de Dumouriez. Les premières avances vinrent de lui. Il avertit Dumouriez qu'un émigré, nommé Lansac, avait pris l'engagement de l'assassiner. Cet avertissement causa à Dumouriez la plus vive émotion. Il voulut d'abord être initié aux origines de ce complot, en connaître et en faire punir les auteurs. Puis, sur le conseil du prince, il y renonça. Mais il demeura reconnaissant de la sollicitude dont il avait été l'objet. Sa reconnaissance engendra une amitié qui fut bientôt partagée. Il persuada au prince que le Schleswig et le Holstein était remplis d'agents du Directoire qui cherchaient à révolutionner ces provinces. Il entreprit même de faire surveiller, à Hambourg et à Altona, les représentants du gouvernement français, lesquels en furent prévenus par les magistrats d'Altona. Le prince avait donné à Dumouriez, avec une pension de deux mille livres, une maison toute meublée à Altona, où le proscrit s'était installé, suivi dans cet exil par une femme depuis longtemps attachée à sa vie, dont les malheurs n'avaient pas ébranlé l'affection[63]. Plus que jamais, il caressait le projet de prendre place parmi les royalistes.
Ce projet datait de loin, avait dicté sa conduite antérieure. En 1795, il osait, à la veille des élections, en faire publiquement l'aveu. Il s'était adressé aux assemblées primaires pour expliquer l'adhésion que déjà il songeait à donner à la cause royale. Mais, comme s'il eût redouté que sa conversion, rapprochée des opinions qu'il avait naguère professées, ne fût pas comprise, il prenait soin de la justifier en indiquant, dans sa proclamation, à quelles conditions il se donnerait au prétendant. «S'il avait le malheur, disait-il, de croire pouvoir se faire roi par la force des armes ou par le secours des puissances étrangères, je le regarderais comme l'ennemi de sa patrie. Son seul titre, pour monter sur le trône de ses pères, est la volonté de la nation, qui l'y appellera.»
Cette théorie de la souveraineté du peuple, encore dans l'enfance, n'était pas faite pour disposer les émigrés à abdiquer leurs vieilles haines envers Dumouriez, inspirées par son passé politique, ses victoires sur la coalition, et, en dernier lieu, par ce qu'on savait de son attachement à la famille d'Orléans. Ils l'accusaient même de travailler pour elle, de vouloir substituer un prince de cette maison au légitime héritier de la branche aînée. Mais ces accusations n'étaient pas fondées. Dès ce moment, au contraire, Dumouriez avait mérité la reconnaissance des émigrés.
Si, par quelques-uns de ses écrits, il avait, en de rares circonstances, protesté contre l'intervention de l'étranger dans les affaires de France, en fait, il s'était assez vite et assez résolument résigné à cette intervention pour la provoquer et l'encourager. La journée du dix-huit fructidor activa l'accentuation de ses sentiments; l'influence du prince de Hesse lui apprit comment il devait les manifester. Un voyage que, durant l'été de 1798, il fit à Copenhague, dissipa toutes ses hésitations. De ses entretiens avec son protecteur, sortit le plan qu'il faut maintenant exposer.
Jusqu'à ce moment, entre la France et la coalition, le gouvernement danois était resté neutre. Cette neutralité créait au Danemark une situation périlleuse. Si, d'une part, elle ne suffisait pas à le protéger contre une invasion française, d'autre part elle excitait contre lui les défiances des alliés. C'était un grave danger dont Dumouriez, dès qu'il se sentit maître de la confiance du prince de Hesse, sut habilement tirer parti. À son avis, le Danemark ne pouvait s'y dérober qu'en entrant dans la coalition. Ce danger, le prince ne le contestait pas. Mais, tout en reconnaissant les avantages que trouverait à intervenir son gouvernement, il s'attachait à chercher les moyens de réaliser l'intervention sans compromettre la neutralité.
—Nous ne pouvons intervenir que pour pratiquer la paix, disait-il. Mais cette paix ne sera durable que si elle est conclue avec un autre gouvernement que le gouvernement actuel. Or, le changement que nous désirons n'est possible que si les Français qui le désirent sont assurés d'être appuyés, au moment voulu, par un corps de neutres. Ce corps de neutres lui-même devrait être soutenu par les alliés. Il pourrait prendre alors l'initiative des propositions de paix, lesquelles seraient les suivantes: 1o intégrité de l'ancien territoire français; 2o démission du Directoire et nomination d'un conseil provisoire; 3o réunion des assemblées primaires pour élire de nouveaux représentants.