—Tant que je serai le maître, les Bourbons ne rentreront pas en France.

Selon le mot de Saint-Priest, Fauche-Borel et La Maisonfort «tombaient à plat» avec l'aventure dont ils s'étaient servis pour leurrer longtemps Louis XVIII du plus invraisemblable et du plus fol espoir.

Ainsi se dénoua cette intrigue. Connue seulement de ceux qui y prirent part ou qui en découvrirent les origines et les moyens, elle serait restée sans doute ignorée jusqu'à ce jour si, durant les premières années de la Restauration, elle n'eût été divulguée par les récits de Fauche-Borel. Accusé de s'être prêté à de mystérieux pourparlers, Barras, qui vivait à Marseille, retiré et oublié, prit la parole pour se défendre. Dans une lettre en date du 20 juin 1819, rendue publique, il présenta sa justification: «Une proposition venue des pays étrangers, écrivait-il, fut dans les temps apportée à l'un des membres du Directoire. À l'instant même, tout le Directoire en eut connaissance. Si le témoignage unanime de tous mes collègues qui vivent encore ne suffisait pas sur ce fait historique, les archives du Directoire, comme celles des ministères, feraient foi que tout ce qui a pu avoir lieu en conséquence de cette proposition n'a existé que par délibérations spéciales du Directoire, portées à ses registres secrets.»

Les adversaires de Barras ne purent démentir cette si formelle déclaration, confirmée par les documents et par les souvenirs des contemporains. Mais ils alléguèrent que la communication faite au Directoire ne l'avait été qu'après le 30 prairial de l'an VII, alors que la négociation se poursuivait depuis les derniers jours de fructidor de l'an V, et que si Barras s'était décidé à la révéler à ses collègues, c'est que, menacé d'être découvert, il avait voulu, par cette révélation tardive, s'assurer l'impunité. Mais ce n'est là qu'une affirmation sans preuves. Il est, au contraire, démontré que jusqu'au jour où il reçut la lettre de Fauche-Borel, Barras avait tout ignoré.

Les aveux de David Monnier, les réticences de Fauche-Borel, l'impossibilité de retrouver parmi les documents une pièce quelconque engageant la responsabilité de Barras ou celle de Bottot, ou établissant leur complicité, ne laissent aucun doute sur le caractère véritable de cette affaire. Ce fut une simple escroquerie imaginée par David Monnier, et dont le plan, après lui avoir été suggéré par la sottise de Fauche-Borel, se développa, au mépris de toute vraisemblance, à la faveur des circonstances. Il ne fallut rien moins que la cupidité et l'audace des uns, la légèreté et la crédulité des autres; il fallut surtout le trouble de l'Europe, le besoin de machinations romanesques, qui travaillait toutes les cervelles, pour donner à cette intrigue, pendant près de deux années, l'importance qu'elle prit un moment à Hambourg, à Mitau, à Saint-Pétersbourg et à Londres.[Lien vers la Table des Matières]

LIVRE DIXIÈME
À LA VEILLE ET AU LENDEMAIN DU DIX-HUIT BRUMAIRE

I
LE ROI ET SON NEVEU

Arrivé en Courlande, au printemps de 1798, Louis XVIII n'avait d'abord pas trop souffert de sa solitude à une si grande distance de son royaume. Des promenades aux environs de Mitau, que favorisait la beauté de la saison; les attentions de son neveu et de d'Avaray; les soucis que lui donna l'organisation de sa maison; l'arrivée de ses gardes du corps; celle du comte de Saint-Priest, du duc de Villequier, du duc et de la duchesse de Guiche, du cardinal de Montmorency et d'autres Français qui vinrent successivement grossir sa petite cour; l'espoir de voir bientôt la reine et Madame Royale se réunir à lui; les visites que lui faisaient des personnages de marque qui passaient par Mitau, et enfin les soins qu'exigeait la conduite de ses affaires politiques, autant de raisons qui contribuaient à tromper pour lui et son entourage le vide des journées et l'aidaient à prendre son mal en patience. Mais, avec l'hiver, tout changea. Quand les premières neiges eurent fait leur apparition et le froid sévissant avec rigueur, les sorties devinrent plus difficiles, les distractions plus rares; il put se croire alors séparé du reste du monde, et il fallut chercher d'autres moyens pour occuper le temps.

Il les trouva dans l'étude; il l'avait toujours aimée, et la lecture, depuis sa plus tendre enfance, avait été son plaisir favori. Il aimait aussi à écrire. Nous en trouvons l'aveu dans une note de sa main, tracée en marge d'un ouvrage, où il était question de lui, de son rôle à la cour de Louis XVI, et où l'on prétendait qu'il avait alors recueilli, au jour le jour, des souvenirs sur les événements dont il était le témoin.

«Il est très vrai que j'ai toujours aimé la littérature, mais non pas que j'ai composé des notes historiques, encore bien moins que je sois historien. J'ai eu cependant, en 1772, la fantaisie d'écrire des mémoires; j'en ai bien écrit une trentaine de pages, et il est possible que je ne les aie pas brûlés avec mes autres papiers en 1789, ni en 1791, à deux grandes revues que je fis. Si Monsieur S... a lu ce fatras d'un enfant de dix-sept ans, il me juge avec beaucoup d'indulgence. J'ai aussi fait pas mal de vers. Tous, à la réserve d'un logogriphe dont le mot était Pythagore, qui a été mis sous un nom en l'air dans le Mercure, et d'un madrigal que j'ai retenu, ont eu le sort qu'ils méritaient, c'est-à-dire qu'ils ont passé, avant que l'encre en fût sèche, de ma table dans mon feu. Le seul ouvrage un peu considérable qui soit sorti de ma plume, c'est la traduction, qui n'a jamais vu le jour, du livre de M. Horace Walpole, intitulé: Doutes historiques sur la vie et le règne de Richard III.»