«Les mariages des princes sont toujours l'ouvrage de la politique; le vôtre sera celui de la nature et de vos malheurs. Ils épousent des princesses dont le caractère n'a pu se développer, et qui ne leur sont connues que sur des rapports bien souvent trompeurs; celle qui doit être la compagne de votre vie est, à dix-huit ans, l'objet du respect et de l'admiration de l'Europe entière. À peine sortie de l'enfance, elle a connu tous les genres d'infortune, et ils sont devenus pour elle autant de titres de gloire. Sa piété filiale était la consolation de ses malheureux parents. Sa fermeté en imposa à leurs assassins. Que n'avez-vous été, comme moi, témoin de ce jour affreux, où une populace effrénée acheva de faire une prison du palais de nos pères! Vous auriez vu ce roi à qui Dieu avait donné la constance des martyrs, cette reine dont le courage étonnait notre sexe, cet ange céleste qui, avant de quitter le monde, devait y former un cœur à l'image du sien; vous les auriez vus abreuvés d'amertume, accablés d'outrages, retrouver dans les tendres caresses d'un enfant de douze ans cette sérénité d'âme qui, pour la première fois, était prête à s'altérer. Combien de devoirs ses malheurs vous imposent! N'oubliez jamais que vous devez lui rendre tout ce qu'elle a perdu. En vous la donnant, je continue la volonté de ses parents; je remplis le vœu des Français, qui la verront avec des transports de repentir et d'amour, placée près de vous sur les marches du trône. Vous trouverez en elle la vertu, la raison, les grâces; qu'elle trouve en vous la solide estime, la tendre amitié, les soins délicats! Enfin, mon cher enfant, elle fera votre bonheur; pour achever mon ouvrage, faites le sien.»[Lien vers la Table des Matières]

II
DE LA COUPE AUX LÈVRES

Dans la situation douloureuse où se trouvaient les Bourbons de France, le mariage du duc d'Angoulême avec Madame Royale ne pouvait devenir une réalité, qu'autant que la maison d'Autriche consentirait à le faciliter. Elle était dépositaire de la fortune de la princesse, consistant en une somme de cinq cent quarante-neuf mille florins de Vienne, qu'en juin 1791, à l'époque du voyage de Varennes, Marie-Antoinette avait fait passer avec ses diamants à l'Empereur son frère, par l'entremise du comte de Mercy. À ce capital, converti en valeurs des Pays-Bas, s'ajoutaient les intérêts calculés à raison de 4 p. 100. De l'Empereur seul il dépendait que ces intérêts fussent comptés du jour où la cour de Vienne avait reçu ce dépôt, ou seulement du mois de juin 1794, date de la mort de la reine.

D'autre part, dans l'entourage du roi, on était convaincu que le trésor autrichien était resté redevable de la dot de Marie-Antoinette[81]. En ce cas, cette somme «deux cent mille écus d'or au soleil» revenait à Madame Royale, grossie des intérêts accumulés depuis 1770. Il y avait encore à réclamer l'inventaire des diamants, à rechercher si l'Impératrice Marie-Thérèse et son époux n'avaient pas, dans leurs dispositions testamentaires, avantagé leur fille devenue reine de France, et obtenir enfin de l'Empereur que les capitaux revenant à Madame Royale demeurassent placés dans les fonds publics, et que les intérêts lui en fussent payés régulièrement.

Le règlement de ces questions serait facile si la cour de Vienne y mettait quelque bon vouloir. Mais d'elle, on le sait, Louis XVIII n'en attendait aucun. L'Empereur n'avait-il pas déjà déclaré qu'il n'autoriserait ni le mariage dans ses États, ni la résidence des époux, «ne voulant pas s'exposer à les entretenir?» En recevant dans sa famille Madame Royale, à sa sortie de France, n'avait-il pas stipulé qu'elle paierait pour ses frais d'existence une somme mensuelle de quinze cents florins, et ne s'était-il pas fait prier pour promettre de prendre à sa charge, lorsqu'elle quitterait ses États, les dépenses de son voyage jusqu'à la frontière? Y avait-il lieu d'espérer que la cour de Vienne se montrerait «moins sordide à l'égard des répétitions de Madame Royale» qu'elle ne l'avait été dans ces circonstances? Louis XVIII demeurait, sur ce point, fort sceptique, et c'est pour ce motif qu'il avait songé à employer vis-à-vis de cette cour l'influence de Paul Ier.

Il aurait voulu aller la solliciter lui-même, et, on se rappellera qu'avant de quitter Blanckenberg, il demandait au tsar à passer par Saint-Pétersbourg en se rendant à Mitau. «Je n'ai pu me dispenser de demander à l'Empereur de Russie d'aller par Saint-Pétersbourg. S'il y consent, comme je le crois, j'espère que cette course sera avantageuse à nos affaires. Mais, soit que j'y aille ou non, mon séjour à Mitau aura un très grand avantage: celui de nous fournir un terrain solide pour le mariage.» Contrairement à l'espoir dont il faisait part à son frère, le tsar lui avait répondu par un refus: le moment n'était pas opportun. Il ne s'en était ni offensé ni affligé, et La Fare à Vienne, Saint-Priest envoyé à cet effet dans la capitale russe, avaient reçu mission de négocier pour faire naître entre les deux cabinets une entente à la faveur de laquelle toutes les difficultés pendantes seraient réglées au mieux des intérêts de sa nièce.

Grâce aux proverbiales lenteurs diplomatiques, cette négociation allait durer près d'une année. Mais, outre qu'il ne supposait pas qu'elle dût être aussi longue, il était convaincu que le tsar, en ordonnant au comte Razoumowski, son ambassadeur à Vienne, de l'ouvrir en son nom, voulait fermement la voir aboutir. Il en pouvait d'autant moins douter, que ce souverain, au mois de septembre précédent, tout en se refusant à donner «des secours particuliers en vue du mariage», avait corrigé ce refus par la promesse de provoquer une sorte de cotisation des cours de Madrid, Naples, Lisbonne, Vienne et Londres, et, en attendant, par l'envoi d'une somme de deux cent mille roubles, qui avait été vraiment de la manne tombée du ciel, à en juger par les termes en lesquels le roi annonçait à son frère cette bonne aubaine:

«Sur cette somme, je prends mon strict nécessaire pour quelques mois, ce qu'il y a bien longtemps que je n'ai eu devant moi, et je fais un dépôt du surplus (c'est-à-dire d'environ les trois quarts de cette somme). Ce dépôt est destiné à mettre, ou vous, ou moi, ou quelqu'un de nos enfants en état de se transporter tout de suite en France, ce que la disposition actuelle des esprits peut rendre nécessaire d'un moment à l'autre, et ce qui nous aurait été totalement impossible sans cette ressource. Si les démarches de Paul Ier ont du succès, nous aurons probablement des autres cours un secours momentané, en attendant l'arrangement définitif. Alors comme les secours de l'Angleterre cesseront vraisemblablement, vous pourrez tirer sur moi, et, lorsque l'arrangement définitif sera fait, nous ferons ce que j'appelle une cote mal taillée, afin que chacun ait sa part assurée et indépendante l'un de l'autre. Mais, dans ce moment, il est surtout nécessaire de garder le secret, car je recommence depuis quelque temps à être harcelé par des créanciers, et, s'ils flairaient une fois l'argent, il me serait impossible de m'en défaire, et alors il vaudrait mieux n'avoir rien reçu.»

L'invitation à se cotiser, adressée aux diverses cours par le tsar, était restée sans effet. Mais le roi n'en mettait pas moins sa confiance dans le prince, qui ne cessait de lui prodiguer des marques d'amitié et auquel il devait un asile. Assurément Paul Ier déciderait le cabinet autrichien à faciliter, dans la mesure où la solution dépendait de lui, le mariage de Madame Royale. Cette confiance du roi, un avenir prochain allait la justifier. Il était arrivé à Mitau le 25 mars. Dès le 24 juillet, la négociation commençait à prendre une si heureuse tournure qu'il invitait le maréchal de Castries à se tenir prêt à aller chercher Madame Royale à Vienne pour la lui amener. Le 31 avril, il lui réitérait l'invitation, en le prévenant que la reine, qui résidait encore à Budweiss en Bohême, viendrait à Mitau en même temps que la princesse, et qu'il les confiait l'une et l'autre à sa garde pendant ce long voyage. Il était alors convaincu que toutes deux pendant la route conserveraient l'incognito. «Vous recevrez de Vienne une lettre que j'y ai envoyée, avec ordre à l'évêque de Nancy de vous la faire passer dès que l'affaire sera décidée.»

Au commencement de septembre, un avis de La Fare vint modifier ce projet. «Madame Thérèse est dans la résolution de se conformer aux volontés du roi son oncle; la cour impériale ne veut y mettre aucun obstacle, et toutes les difficultés paraissent devoir se concilier très aimablement. J'ai lieu de croire que l'Empereur voudra que Madame soit reconduite à la frontière extrême de ses états à ses frais, et à peu près de la même manière dont elle a été amenée de Bâle à Vienne. Cette hypothèse devra naturellement changer le premier plan de voyage incognito.» Dans la même lettre, La Fare demandait pour Madame Royale un double portrait du duc d'Angoulême: «un portrait en peinture et un portrait moral.»