Du reste, ses moyens d'informations s'étaient singulièrement raréfiés, par suite de la dispersion des émigrés et du retour du plus grand nombre en France. S'il n'avait eu à Vienne La Fare et le marquis de Bonnay, et si Blacas, comme on va le voir, n'avait entretenu une active correspondance avec le comte de Maistre, qui résidait toujours à Saint-Pétersbourg, on n'aurait su à Hartwell que par les gazettes et, très incomplètement, ce qui se passait dans le nord de l'Europe où se jouait alors la fortune de la France. C'est seulement de Saint-Pétersbourg et de Vienne qu'arrivaient au roi les nouvelles qu'il avait intérêt à connaître.

Durant cette période, Napoléon est véritablement le maître du monde. L'empereur Alexandre vit en paix avec lui; la Prusse lui est soumise; l'Autriche lui donne pour compagne une de ses archiduchesses; ses frères sont assis sur les trônes où régnèrent les Bourbons; lui-même semble indestructible sur celui qu'il occupe et d'où il dicte ses lois à l'Europe. Il faut une foi robuste pour croire que Louis XVIII recouvrera ses États. Cette foi, ses partisans pour la plupart l'ont perdue. Si lui-même s'y rattache encore avec une indomptable ténacité, il ne peut méconnaître que personne ne croit plus à son retour en France et qu'aux yeux des hommes d'État, qui prétendent diriger la politique européenne, il n'est plus qu'un monarque désaffecté. Il est vrai qu'ils se sont si souvent trompés, que le roi peut croire qu'ils se trompent encore. Leur conviction et l'attitude qu'elle leur dicte n'en sont pas moins bien faites pour assombrir son âme, pour inspirer à tout ce qui l'entoure cet amer découragement, qui, de 1807 à 1811, règne dans la petite cour d'Hartwell. Il a désarmé les dévouements fragiles; mais, il rend plus méritoires ceux que n'ont pas ébranlés tant de circonstances imprévues, fatales à la cause des Bourbons.

Parmi ceux-là, il en est un auquel Louis XVIII attachait le plus grand prix: celui du comte de Blacas, lequel ne le cédait en rien à celui de d'Avaray. En ces temps où l'on en vit d'admirables, à côté de lâches défaillances et d'abominables trahisons, Blacas représente, par la manière dont il prodigua le sien, le type le plus parfait de la constance dans l'affection, de la fidélité aux devoirs volontaires que cette affection lui suggérait. Sa fidélité ne fut égalée que par le désintéressement avec lequel elle s'exerça pour le service du roi. Elle explique la confiance sans bornes, qu'après avoir apprécié ses mérites, Louis XVIII accorda à ce jeune homme dont d'Avaray, de qui il le tenait, s'était fait le garant auprès de lui. On sait qu'à la veille de l'entrevue de Calmar, il l'avait envoyé à Saint-Pétersbourg, et qu'il l'en rappela, en 1807, pour le charger d'une mission en Suède, où lui-même allait se porter. En quittant ce pays pour passer en Angleterre, il demanda à Blacas, comme une preuve nouvelle de dévouement, de retourner à Saint-Pétersbourg. Sans doute, sa position y serait bien différente de ce qu'elle était avant la paix. «Il y aura toute la différence de l'empereur de Russie embrassant Louis XVIII à Mitau, au même empereur embrassant Buonaparte à Tilsitt.» Mais le roi avait trop souffert, en d'autres temps, de n'avoir pas un agent en Russie, pour recommencer l'expérience, alors surtout qu'en prévision d'une rupture probable et prochaine, entre les deux empereurs, il importait qu'il fût toujours à même d'en tirer profit.

«Le comte de Blacas n'a proprement jamais été mon ministre accrédité; mais, s'il ne l'était pas de droit, il l'était de fait, et il ne faut plus qu'il le soit, même en apparence. Il faut sans doute qu'il conserve ses liaisons avec les ministres étrangers, mais qu'il évite, qu'il refuse même toute occasion de figurer parmi le corps diplomatique. Il faut qu'il se ménage les moyens d'aborder les ministres, mais jamais officiellement: une simple note dont les agents de Buonaparte auraient connaissance, déterminerait peut-être son renvoi. En un mot, le comte de Blacas ne doit être à l'extérieur qu'un émigré auquel la bonté de l'empereur a, depuis trois ans, permis d'habiter Pétersbourg et qui revient, après une absence, jouir de cet avantage. Ce rôle, je le répète, est difficile à jouer; c'est marcher sur des charbons à peine couverts d'une cendre trompeuse; mais, si je ne connaissais pas la capacité du comte de Blacas, je ne l'en chargerais pas.

«Les objets qu'il doit avoir en vue sont: 1o d'être aux aguets des moindres circonstances pour saisir le moment de la rupture et tâcher de faire donner à la guerre qui recommencera, la seule direction raisonnable; 2o de veiller à mes intérêts pécuniaires et à empêcher, ce qui au reste n'est pas très probable, qu'on ne reprenne l'idée de m'ensevelir dans quelque trou comme Kiew; 3o enfin de se tenir en mesure de parer les bottes qu'on ne manquera sûrement pas, dans toutes les occasions et même sans occasions, de nous porter. Prudence, discrétion, réserve, vigilance, voilà ses armes.»

Muni de ces instructions, Blacas rejoignit son poste, préparé aux difficultés que le roi lui avait prédites, en lui conseillant les moyens de les conjurer. À Saint-Pétersbourg, il retrouva Joseph de Maistre, avec qui, durant leur brève séparation, il n'avait cessé de correspondre. Lorsqu'on juin 1807, répondant à l'appel du roi, il arrivait à Mitau, il y avait appris que l'abbé Edgeworth venait de mourir en soignant les soldats français prisonniers en Courlande. La nouvelle n'ayant été connue à Saint-Pétersbourg, qu'après son départ, le comte de Maistre lui avait écrit aussitôt:

«Grand Dieu! quel événement chez votre auguste maître! quel vide immense dans sa famille! L'abbé Edgeworth devait une fois faire une entrée publique à Paris et illuminer la pourpre aujourd'hui ternie par la nécessité. Tous nos projets nous échappent comme des songes: tous les héros disparaissent. J'ai conservé tant que j'ai pu l'espoir que les fidèles seraient appelés à rebâtir l'édifice; mais, il me semble que de nouveaux ouvriers s'élancent dans la profonde obscurité de l'avenir, et que Sa Majesté la Providence dit: Ecce! nova facio omnia. Pour moi, je ne doute nullement de quelque événement extraordinaire, mais de date indéchiffrable. En attendant, mon cher comte, je ne me lasse pas d'admirer la divine bizarrerie des événements. Le confesseur de Louis XVI, l'héroïque Edgeworth mourant à Mitau, d'une contagion gagnée en confessant, en consolant, en envoyant au ciel des soldats de Buonaparte, à côté de Louis XVIII. Quel spectacle!»

Quelques mois plus tard, chargé par Blacas de faire réparer une voiture, de Maistre lui rend compte de la commission dont il s'est acquitté. Cette voiture lui rappelle de doux souvenirs et lui inspirera d'amers regrets si son ami ne revient pas à Saint-Pétersbourg. Il n'y montera jamais sans se rappeler le temps où ils y montaient ensemble.

«Je ne m'accoutume point du tout à la perte d'un ami tel que vous. Voilà le malheur des temps et de notre amitié en particulier: tous les jours, on meurt pour quelqu'un en attendant qu'on meure pour tout le monde. Je me dis bien que lorsque je fis votre connaissance dans la loge de la princesse Corsini à Florence, il n'y avait guère d'apparence que nous dussions un jour habiter la même maison et même nous casser la tête ensemble à Pétersbourg, ce qui est cependant arrivé, et qu'ainsi il ne faut désespérer de rien. Tout cela est bel et bon; mais les années volent, les choses vont en empirant, et je n'ose plus me flatter de vous revoir. C'est l'idée qui me saisit en vous quittant. Venez la démentir, vous serez bien aimable. Mon cher comte, tout est perdu fors l'honneur. Voici le moment prédit par l'immortelle chanson de 1775:

«Les rois se croyant des abus
«Ne voudront plus l'être.