Tel fut, pour Louis XVIII, le plus grave événement de cette année 1809. Accessoirement à cet incident, s'en produirait un autre qui rappela douloureusement au monarque proscrit, qu'il vivait sur une terre étrangère, dépouillé de toute puissance. «Je vous déclare duc et pair de France,» avait-il écrit à d'Avaray, dans son ardeur à le couvrir de sa protection. Le cabinet britannique s'émut. Déjà, il avait refusé au comte de l'Isle le droit de créer publiquement des chevaliers du Saint-Esprit. Il n'entendait pas davantage lui laisser créer des ducs. Ce sont là privilèges du pouvoir royal, et, ce pouvoir, le prince ne l'exerçait pas. Le roi chargea La Châtre de rappeler que la dignité conférée à d'Avaray l'avait été en 1798; qu'elle ne constituait donc pas une création, mais une prise de possession. «Paul Ier ne s'étant pas borné à donner au roi de France un asile dans ses États, mais lui ayant de plus accordé ce qu'en terme de droit public j'appelle un territoire, le premier usage que j'en fis fut de créer d'Avaray duc et pair, en asseyant son duché sur la terre aujourd'hui lieu du noble exil de ses respectables parents, à laquelle j'espère un jour donner tout l'éclat que ma propre dignité comporte. Sa modestie m'arracha la promesse de n'en pas parler jusqu'à des temps plus heureux; mais, l'infâme Puisaye m'en a dégagé, et je déclare aujourd'hui ce que j'ai fait, il y a dix ans.»

Lord Liverpool, avec qui la négociation s'était ouverte sur ce sujet, n'accepta pas l'explication. Vainement, La Châtre observa qu'en se refusant au désir du roi, le gouvernement britannique aurait l'air de se déclarer contre lui en faveur de Puisaye; lord Liverpool refusa de reconnaître le nouveau titre de d'Avaray. «Le résultat de votre conversation avec lord Liverpool me peine et me blesse sans doute infiniment, mais ne me surprend en aucune façon. Ce n'est pas le premier procédé de cette espèce que j'éprouve ici. Il n'y a rien de plus à faire.» Dès ce jour, d'ailleurs, pour tous les royalistes, l'ami du roi, malgré le cabinet britannique, n'en fut pas moins duc d'Avaray et traité comme tel.

Si le gouvernement anglais se montrait intraitable toutes les fois que Louis XVIII tentait de faire acte de roi, il n'en était pas de même lorsqu'il s'agissait d'assurer son existence matérielle, et les refus, que presque toujours on opposait d'abord à ses demandes d'argent, ne tenaient pas devant des prières nouvelles. Au moment même où le cabinet venait de contester au monarque sans couronne le droit de décerner à ses sujets des honneurs et des titres, il cédait sur la question de son traitement. Elle était en litige depuis l'arrivée du roi. L'Angleterre, lasse de venir en aide aux émigrés, marchandait ses secours. Le roi criait misère; il se voyait contraint de supprimer les pensions accordées par lui à d'anciens et dévoués serviteurs. Avant de s'y résigner, il envoyait son frère à lord Hawkesbury. Le comte d'Artois ne parvenait pas à apitoyer le ministre anglais sur le sort du comte de l'Isle. Mais, ce dernier ne se tenait pas pour battu. Le 18 mai 1808, il adressait au gouvernement une requête dans laquelle il rappelait, d'après Mme de Sévigné, les secours accordés par Louis XIV au roi Jacques II, et réclamait la réciprocité[87]. À force de persistance et d'obsession, il obtenait enfin un subside annuel de six mille livres sterling: «Ce que c'est que de nous, pourtant! écrivait-il le 18 juin 1809. L'objet en question avait été d'abord estimé dix-sept mille cinq cents livres sterling, puis dix mille, puis sept mille, et je suis bien aise d'en avoir six mille. C'est que tout est comparaison et que six valent mieux que cinq.»

Ce traitement et celui de la Russie formaient alors le total des ressources du roi. C'était suffisant pour vivre, mais non pour indemniser ses agents de l'intérieur, dont les rangs, de jour en jour, s'éclaircissaient. Il fallut se résoudre à n'en plus avoir, et nul sacrifice ne pouvait lui être plus cruel que cette impossibilité d'entretenir des relations avec son royaume.

VI
JOSEPH DE MAISTRE

À peine installé auprès du roi, Blacas avait repris sa correspondance avec Joseph de Maistre. Par là, seulement, il pouvait recevoir des informations de quelque intérêt. Il suffira de brefs emprunts à ces lettres fiévreuses et vibrantes, pour faire comprendre avec quelle impatience elles étaient attendues par Louis XVIII, avec quelle avidité il les lisait. Le 8 octobre 1808, c'est de la guerre d'Espagne que de Maistre entretient Blacas et de l'entrevue d'Erfurth.

«Eh bien, monsieur le comte, que dites-vous de cette immortelle Espagne? Si l'on nous avait dit ici, pendant que nous étions à nous apitoyer sur l'état des choses:—Dans six mois, votre ami Napoléon perdra cinq ou six batailles de suite; on lui prendra quatre ou cinq de ses généraux, on lui fera des prisonniers par cinq ou six mille. Où est-ce que tout cela se passera? Nous aurions dit: En Pologne ou en Allemagne. Les nations y auront vu clair. Les princes seront d'accord, etc. etc. Alors si le prophète nous avait dit:—Nieton; tout cela se fera par des paysans espagnols, n'est-ce pas, mon cher comte, que nous aurions été bien ébahis? Que je regrette de ne pouvoir parler de toutes ces merveilles avec vous! Au reste, je tremble comme un roseau dans la crainte que toute cette belle affaire ne finisse mal. Nous ne manquons pas, comme vous pouvez bien l'imaginer, de gens qui nous prouvent par bons et beaux raisonnements que l'Espagne doit nécessairement plier. J'aime à croire tout le contraire. Je ne veux point trop me flatter; mais, quant à la possibilité, j'y crois fermement; je vais même jusqu'à la probabilité. Que de choses, monsieur le comte, peuvent naître de cette Espagne!

«Vous serez tombé des nues en apprenant le voyage d'Erfurth. Ici, tout s'est ébranlé pour l'empêcher; tout a été vain. Personne, dit-on, n'a été plus éloquent que la grande-duchesse Marie (Weimar). C'est que l'excellente dame en a tâté. L'empereur en est toujours venu au grand mot:—J'ai donné ma parole. Mais voici qui est remarquable, il a ajouté:—Je l'ai donnée quand il était heureux. Je ne puis la retirer à présent qu'il est dans le malheur. Dans ce dernier mot, je lus toutes les nouvelles d'Espagne que nous ne savions point encore. J'espère cependant que ce voyage ne produira pas tout le mal qu'on craignait.»

Les jours et les mois s'écoulent; les événements se succèdent, imprévus, émouvants, vertigineux; Joseph de Maistre continue à les commenter. Tout ce qu'il craint, tout ce qu'il espère, il le dit, s'estimant heureux, à l'en croire, d'être là où il est, séjour qui lui paraît délicieux quand il songe au reste de l'Europe, «ou, si vous voulez, à l'Europe, car il n'est pas bien clair qu'ici nous y soyons.»—«Dieu veuille que l'incendie ne vienne pas jusqu'à nous! écrit-il en août 1809; en attendant, au moins, ce poste vaut mieux que beaucoup d'autres. Que de belles choses a fait encore l'aimable Corse depuis que nous nous sommes séparés!»

Le 24 décembre 1809, la note est plus sombre.