D'Avaray lui avait alors envoyé de Mitau un projet de manifeste, en l'autorisant «à couper, à tailler, à changer, à ajouter». Il s'était mis à l'œuvre aussitôt. Mais, pas une seule de ses corrections n'avait été maintenue, «et nous différâmes si capitalement que tout aurait fort bien pu finir par une brouillerie si nous n'avions été invinciblement retenus par le même zèle et les mêmes intentions.» À ce malheureux essai avait survécu en lui une répugnance à peu près invincible, à se mêler de ces sortes d'affaires, «d'autant que celles qui concernent la souveraineté ne ressemblent point aux autres. L'expérience m'a appris que les souverains ont une manière d'apercevoir les choses toute différente de la nôtre, et quoique, en leur qualité d'hommes, ils puissent se tromper tout comme nous, je crois cependant que le cas est infiniment plus rare que ne le pense assez souvent notre impertinence. Je crois beaucoup à l'instinct royal (je dis ainsi; dites autrement si vous voulez). Aussi, l'une des idées auxquelles je tiens le plus fortement, c'est qu'il faut bien, lorsqu'on y est appelé, avertir loyalement l'inclination des princes de prendre garde à elle; mais, qu'il ne faut jamais lui faire la plus légère violence, quand même on le peut.»
IX
LES ENVOYÉS DE LOUIS XVIII EN SUÈDE ET EN RUSSIE
Lorsque Blacas reçut cette réponse, en date du 2 avril 1813, le souffle belliqueux dont on a vu le comte d'Artois et ses fils embrasés passait sur la cour d'Hartwell. Si le prince de Condé ne s'associait pas à ces ardeurs, c'est qu'il venait d'être cruellement frappé par la mort de sa femme. Elle était morte le 28 mars, à Wimbledon, où elle fut inhumée. «Ah! ma chère fille, écrivait Condé à la princesse Louise, quelle horrible perte vient d'éprouver votre malheureux père! J'ai perdu hier ma plus tendre amie qui, pendant cinquante ans, avait fait le bonheur de ma vie. J'espère que vous lui donnerez quelque regret, car je peux bien vous répondre que vous n'avez jamais eu qu'à vous louer d'elle pour tout ce qui pouvait vous plaire et vous intéresser. Je vous épargnerai des détails qui sont déchirants pour des âmes sensibles. Mais, je puis vous certifier que, bien avant d'être en danger, elle a demandé ses sacrements avec une ardeur de foi et de religion, qui vous aurait édifiée, et qu'elle les a reçus avec la dévotion la plus ferme et la plus touchante. C'est ce qui me porte plus que jamais, ma chère fille, à exécuter plus tôt que plus tard le projet que j'avais toujours eu de vous aller voir ce printemps, et je crois ne pouvoir mieux prendre mon temps, qu'en allant mêler mes prières aux vôtres dans la semaine sainte; mandez-moi promptement si je peux trouver un asile chez votre portier, ou dans un village très prochain de votre séjour, le samedi de la semaine sainte de la Passion, pour y passer la semaine jusqu'au lundi de Pâques. Si cela ne se peut pas, je prendrai un autre arrangement. Répondez-moi tout de suite, et plaignez ma chère fille, le plus malheureux des princes, des époux et des grands-pères.» La lettre que Condé écrit à son fils n'est pas moins désespérée: «Tout, tout est perdu pour moi; et l'abondance de mes larmes, ne me permet plus que d'avoir à les verser dans le sein d'un fils, qui me fut toujours cher, et qui me le devient encore davantage par l'excès de mes malheurs.»
Mais, si les malheurs du père paralysaient sa vieille ardeur pour la cause royale, son fils, le duc de Bourbon, n'était pas moins exalté que ses cousins. Quant à Louis XVIII, la modération relative qui semble avoir accompagné chez lui le réveil de ses espérances n'avait pu tenir longtemps contre la fièvre qui, peu à peu, contaminait tout le monde autour de lui. Il en subissait à son tour les effets. Dès le mois de février, il était ressaisi du besoin d'entrer sans délai en activité, et du désir impérieux de tirer parti des dispositions des puissances, dont les résultats de la campagne de 1812, si douloureux pour la nation française, avaient rendu inexorable l'inimitié contre Napoléon. N'attendant rien de l'Angleterre, dont l'influence dans le concert européen semblait à cette heure s'effacer devant celle de l'empereur Alexandre; se défiant toujours de «cette Autriche qui a épousé l'usurpateur pour restreindre l'usurpation», c'est vers la Russie que de nouveau il tournait les yeux. Les armées moscovites avaient infligé à celles du «Corse» si longtemps invaincu, de sanglantes et irréparables défaites. Alexandre, devenu l'arbitre de l'Europe, s'était déclaré l'irréconciliable ennemi de Napoléon, et s'il voulait rétablir les Bourbons, il le pouvait. Louis XVIII brûlait donc de nouveau de s'unir à lui et d'avoir une part du fruit de ses victoires.
Afin de l'intéresser à sa cause, il venait de lui dépêcher un émissaire, le comte Alexis de Noailles. Ce gentilhomme, jadis émigré puis rentré en France, où son frère cadet, Alfred de Noailles, rallié à l'Empire, servait en qualité d'officier[91], était revenu en Angleterre pour se mettre aux ordres du roi, après avoir encouru la disgrâce de Napoléon en propageant la bulle d'excommunication lancée par Pie VII contre son persécuteur. Ayant, au cours de son émigration, résidé dans les pays du Nord, il avait dû à cette circonstance d'être désigné pour cette mission que Louis XVIII considérait comme urgente. Après un rapide séjour en Suède, il arriva à Saint-Pétersbourg revêtu du titre d'officier d'ordonnance du prince royal (Bernadotte)[92]. Une lettre de Joseph de Maistre nous signale sa présence dans cette capitale. Elle rend hommage à ses mérites, mais ne fait aucune allusion aux affaires dont il était chargé. Il semble bien d'ailleurs qu'il ait échoué dans ses démarches, bien qu'elles fussent appuyées par divers émigrés qui se trouvaient alors à Saint-Pétersbourg: le comte de Brion, le chevalier de Vernègues, le marquis de La Maisonfort, et par le duc de Serra-Capriola, l'ambassadeur de Naples à la cour de Russie.
Il vit les ministres russes Romanzoff et Armfelt, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Catheart, le colonel Rapatel, ancien aide de camp de Moreau[93], à qui l'empereur avait demandé des plans et «qui avait donné des notes sur les généraux de Bonaparte que l'on pouvait gagner». Il fut aussi reçu par Alexandre, qui allait partir pour rejoindre ses troupes. Il lui remit une lettre du duc d'Angoulême demandant à être employé dans l'armée russe, sollicita pour le duc d'Orléans l'autorisation de passer en Espagne et de marcher à la tête des Espagnols, ce qui ne pouvait se faire que si l'Angleterre y consentait et que si le tsar la déterminait à y consentir. Enfin, il s'efforça de démontrer combien serait avantageuse aux Alliés la formation en Angleterre et ailleurs de corps expéditionnaires que, de concert avec les royalistes de l'intérieur, on jetterait, sous le commandement des princes, sur les côtes de France, et dont les prisonniers français détenus dans divers pays formeraient le noyau. L'empereur écouta, ne refusa rien, mais ne promit rien. Ce que Noailles rapporta de plus clair de sa mission, ce fut le conseil de ne pas demander aux puissances de proclamer le roi à leur entrée en France; elles ne devaient être appelées qu'à le reconnaître, après l'avoir mis en mesure d'être proclamé par ses propres sujets.
On doit croire que Louis XVIII avait prévu l'échec de la mission confiée à Noailles; car, sans attendre son retour, il s'était décidé à recommencer la tentative en la confiant à un autre mandataire, le comte Auguste de La Ferronnays, attaché depuis longtemps à la maison du duc de Berry. Pendant son séjour en Russie, La Ferronnays y avait noué, en 1808, des rapports d'intimité et de confiance avec le comte d'Armfelt, un des principaux conseillers d'Alexandre. Ils duraient depuis, et lui avaient prouvé que cet homme d'État était passionnément dévoué à la cause royale. En conséquence, à la faveur de l'amitié qui les unissait, il trouverait en lui un appui pour accomplir l'importante mission que le roi imposait à son dévouement. Elle avait pour objet de renouveler les demandes dont Noailles avait été chargé.
Nous les trouvons résumées dans une note émanée du cabinet du roi. La Ferronnays devait négocier en vue d'obtenir: 1o la reconnaissance des droits du roi pour rassurer les Français sur les desseins des Alliés; 2o la formation de corps français avec les soldats prisonniers; 3o une expédition dans l'ouest de la France avec ces corps et des troupes russes sous le commandement de Louis XVIII; 4o enfin, le mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne, qui embrasserait la religion catholique. Constatons sans plus attendre, et pour n'y pas revenir, que ce dernier objet, paraît avoir été abandonné par le négociateur. Il en parle à peine dans le rapport, qu'à son retour à Londres, il rédigea pour rendre compte de sa mission[94]. Il nous apprend seulement que la grande-duchesse n'est pas belle, et qu'elle lui a demandé des nouvelles du duc de Berry.
Accessoirement à ces instructions écrites, accompagnées d'une lettre du roi pour le tsar, il en reçut de verbales dont l'exécution était subordonnée, aux circonstances et à ses propres appréciations. Dans le cas où il se trouverait à même d'approcher le prince royal de Suède, maréchal Bernadette, il devait s'attacher à l'intéresser à la cause des Bourbons. Adopté par Charles XIII qui régnait à Stockholm, et désigné par lui comme l'héritier de la couronne aux applaudissements du peuple suédois, le nouveau prince royal, oubliant sa naissance et sa nationalité, se disposait à entrer dans la coalition et à conduire contre la France ses troupes mêlées aux armées moscovites. En attendant, il faisait la guerre au Danemark.
Des informations envoyées de Suède à Louis XVIII par des émigrés de marque, notamment par le duc de Piennes et par le comte, plus tard duc de Narbonne, qui avait passé à Stralsund où se trouvait Bernadotte, le présentaient, dès son changement de fortune, comme animé des meilleures intentions envers les princes français. Mais, depuis, elles semblaient s'être refroidies. Le prétexte de ce refroidissement était tiré de la dernière proclamation de Louis XVIII. Elle lui avait déplu, il ne le cachait pas. Il en désapprouvait le fond et la forme, déclarait que l'effet, en France, en serait déplorable, et regrettait ouvertement qu'avant de l'écrire, le roi ne l'eût pas consulté. Mais, au dire de Narbonne, dont nous avons sous les yeux une note confidentielle, l'ambiguïté de sa conduite et de son langage était due à d'autres causes. Il trouvait mauvais que Louis XVIII n'eût pas fait auprès de lui une démarche directe, qui eût flatté son amour-propre en prouvant que le roi recherchait son alliance et son appui.