Le roi voulut lui donner une lettre pour le tsar, dans laquelle il le représentait comme son serviteur fidèle. «Mon frère et cousin, disait-il, le général Dumouriez, porteur de cette lettre, arrivera rapidement aux pieds de Votre Majesté Impériale. Le passage du grand-duc Constantin l'ayant retenu ici vingt-quatre heures, je n'ai pas été fâché de cette circonstance, parce que, outre le désir que j'avais de l'entretenir, j'ai pensé qu'il fallait qu'avant de paraître aux yeux du sauveur de l'Europe, il eût déjà reçu une première purification, en se montrant devant son propre souverain. Votre Majesté Impériale connaît ses moyens. Sa sagesse jugera du plan qu'il a conçu. Mais, je ne puis me refuser de témoigner que je crois pouvoir répondre de son zèle et de son dévouement à la cause qu'il a embrassée.»

Quand cette lettre fut remise à Dumouriez, il s'aperçut qu'il y était désigné comme maréchal de camp. Il protesta, rappela qu'il était lieutenant général.

—Je ne peux reconnaître les nominations faites après la mort de mon frère, répondit le roi.

C'était une difficulté. Saint-Priest la dénoua en proposant et en faisant accepter que Dumouriez serait qualifié «général Dumouriez».

Sa première visite fut pour le comte Rostopchine. Le ministre l'accueillit avec affabilité. Mais la communication qu'il lui fit d'abord causa à Dumouriez un amer désenchantement. Depuis qu'il avait été appelé à Saint-Pétersbourg, diverses circonstances étaient venues successivement modifier les idées de l'empereur. «Il ne pouvait, dit en son nom Rostopchine à Dumouriez, qu'engager le général à se remettre en route. Il regrettait de l'avoir inutilement dérangé. Pour l'indemniser de son déplacement, il lui allouait mille ducats d'or.»

Quoique décontenancé par ce langage, Dumouriez eut assez de présence d'esprit pour objecter qu'il ne pouvait, sans manquer à ses devoirs envers le roi son maître, sans s'exposer à devenir pour l'Europe un sujet de railleries, quitter Saint-Pétersbourg avant d'avoir vu l'empereur. Il ne se résignait pas à considérer comme définitive la décision qui lui était transmise. Il espérait qu'elle serait rapportée, qu'on ne le contraindrait pas à y obéir sur l'heure. Rostopchine écouta patiemment cette réponse, promit de la répéter au tsar. Mais sous cette bienveillante condescendance, le ministre dissimulait sa volonté de contribuer de tous ses efforts à faire avorter la mission de Dumouriez[21]. Comme la plupart des hommes d'État de Russie, il avait vu avec regret son maître se jeter dans la coalition; il s'était efforcé de l'en faire sortir; il croyait à la possibilité comme à la nécessité de la paix entre la France et l'empire. On peut donc croire que son influence, à supposer qu'il pût se flatter d'en posséder une sur un prince fantasque à l'excès, ne s'exercerait pas dans le sens des vues de Dumouriez. C'est d'autant plus vraisemblable qu'alors même qu'il eût approuvé ces vues, il n'était pas homme à user son crédit au profit d'une cause qu'il considérait comme perdue, et qu'en fait, tout en offrant ses bons offices à Dumouriez, il ne les poussa pas au delà de ce que lui commandait la plus vulgaire courtoisie.

Au bout de quelques jours, il annonça au général que sa prière était exaucée, qu'il serait admis à l'audience impériale. Il ne lui en fixa d'ailleurs ni l'époque ni le lieu, ce qui aurait dû suffire pour empêcher Dumouriez de se laisser prendre, comme il le fit, à cette apparente bonne grâce. Il en apprécia mieux le caractère, au fur et à mesure que se prolongeait l'attente qu'on lui imposa. Plus de six semaines après son arrivée, malgré ses pressantes démarches, il n'avait pas encore vu l'empereur. Il se décida alors à écrire à Rostopchine une lettre pressante. Il y exposait avec force «combien il était important, pour sa considération personnelle et pour lui conserver quelques moyens de servir le roi, qu'il fût présenté à Sa Majesté Impériale». Peu de jours après, dans la soirée du 5 mars, à minuit, un billet de Rostopchine vint l'inviter à se trouver le lendemain à la parade de l'empereur, c'est-à-dire à la revue matinale des troupes de service au palais impérial, que le tsar passait ordinairement dans la cour de ce palais.

Dumouriez fut exact au rendez-vous. Il était à cheval et en uniforme. Ce jour-là, l'empereur ne parut pas. Le 7 mars, le général fut plus heureux. Il s'était mêlé à l'état-major qui accompagnait le souverain. Ce dernier le fit approcher, et là eut lieu leur première entrevue. Paul Ier témoigna d'une extrême bienveillance. Il parla à Dumouriez de manière à lui prouver qu'il n'ignorait rien de sa carrière passée. Aux assurances qu'il lui donnait de son estime, il mêla «un reproche affectueux et délicat sur ses erreurs passées». Il exprima son mécontentement contre ses alliés, contre l'Autriche surtout. Il dissimulait à peine le désir et l'espoir de les voir subir des revers, maintenant qu'il avait retiré ses troupes.

—Nous verrons comment ils s'en tireront, dit-il. Je les laisserai faire. Je ne peux sacrifier mon peuple et mes soldats pour l'intérêt d'alliés perfides.

—Votre colère est juste, Sire, répondit Dumouriez. Mais je ne désespérerai jamais de vous voir redevenir le chef de la coalition et le sauveur de l'Europe. Avec de pareilles troupes et la grande âme de Votre Majesté Impériale, le sort de l'Europe dépend de votre volonté.