Il serait plus exact de dire, au contraire, qu'à ce moment, il y eut un répit dans les soucis de notre famille; les affaires s'annonçaient plus prospères; les catastrophes nouvelles n'éclatèrent que plus tard, en 1846, 1847, 1848, époque où la ruine fut consommée. Nous ne connûmes d'abord que l'aisance, nous grandîmes dans une atmosphère de tendresse, côte à côte;—intimité de toutes les heures qui créa entre nous cette indestructible amitié, toujours aussi vivace et pas un seul jour démentie.

À cette époque, nos jeux remplissaient la vieille maison Sabran. Au premier étage, se trouvaient les magasins de Vincent Daudet, et sur le même palier ceux d'un cousin, fabricant de châles. Chez Vincent Daudet, on bannissait sévèrement les enfants. S'ils montraient à la porte leur mine rose et leurs cheveux blonds, un regard du père les obligeait à fuir au plus vite. Chez le cousin, on était plus accueillant.

Il y avait là un vieux commis qui adorait les petits. Il nous faisait de beaux chapeaux de papier tout empanachés; il nous fabriquait des épaulettes avec des débris de franges de châles; il nous armait d'un sabre de bois et dessinait au bouchon, au-dessus de nos lèvres, de terribles moustaches. Nous remontions en cet équipage chez notre mère, que nous trouvions le plus souvent plongée dans la lecture.

Ce goût passionné pour les livres, qu'elle nous a communiqué, a été une des consolations de sa vie. Enfant, elle allait se réfugier au fond des magasins de son père; elle se blottissait entre deux balles de soie pour pouvoir lire sans être dérangée. Plus tard, c'est encore à la lecture qu'elle consacrait tous ses loisirs. Il est indéniable que nous tenons d'elle la vocation qui nous a jetés plus tard dans la vie littéraire.

Quand, interrogeant ma mémoire, je cherche à me souvenir de mon frère enfant, je vois un beau petit garçon de trois ou quatre ans, avec de larges yeux bruns, des cheveux châtains, un teint mat et des traits d'une exquise délicatesse. Je me rappelle en même temps des colères terribles, des révoltes quasi tragiques contre les corrections qu'elles lui attiraient.

Un jour, à la suite de je ne sais quel méfait, on l'enferma seul dans une chambre. Il s'y débattit avec une telle violence, qu'il fallut ouvrir la porte de cette prison improvisée. Il en sortit tout contusionné par les coups qu'il s'y était donnés volontairement, en se jetant, la tête en avant, contre les murs.

Il tenait de nos grand'mères et surtout de notre père cette tendance aux emportements, qu'il a dominée, en devenant homme, par un superbe effort de volonté. Mais, enfant, elle était le trait dominant de son caractère. Aussi fut-il assez difficile à élever. C'était le plus singulier mélange de docilité et d'indiscipline, de bonté et d'entêtement; avec cela, une soif inextinguible d'aventures et d'inconnu, dont une myopie que l'âge a développée aggravait le péril.

Cette myopie a joué à mon frère les plus méchants tours; il s'est, tour à tour, noyé, brûlé, empoisonné, fait écraser; elle l'oblige encore aujourd'hui à solliciter un bras ami pour traverser le boulevard, à l'heure de l'encombrement des voitures; elle a souvent fait croire, à des gens à côté de qui il passait sans les voir, qu'il affectait, par indifférence ou par dédain, de ne pas les saluer.

Mais, en même temps, elle lui a rendu un signalé service: elle lui a imposé la nécessité de vivre en dedans; elle l'a doté de la faculté la plus étrange et la plus précieuse, un don que je ne connais qu'à lui, une sorte de regard intérieur, ou, si vous préférez, une intuition d'une puissance extraordinaire, grâce à laquelle, s'il lui arrive de ne pas voir avec ses yeux les traits de quiconque lui parle, il les devine et devine en même temps la pensée de son interlocuteur. C'est une chose inexplicable pour moi que cette intensité de vision chez ce myope. Il est comme un aveugle dans la vie, et dans chacun de ses livres il fait oeuvre d'observation minutieuse, attentive, presque à la loupe.

Ces qualités, qui se sont révélées chez l'adolescent, dormaient encore chez l'enfant, dominées par une vivacité, une turbulence, une témérité qui faisaient toujours trembler notre mère quand elle ne le sentait pas accroché à ses jupes ou sous la surveillance de notre bonne. Mais, en même temps, c'était la nature la plus droite, le coeur le plus généreux, l'esprit le plus éveillé. Ah! le bon petit camarade que j'avais là!