«Ce fut un coup terrible, a écrit mon frère… Dieu, que je pleurai! Je n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez, oh! non!… J'allais m'asseoir dans tous les coins, et regardant tous les objets autour de moi, je leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes:—Adieu, mes chers amis;—et aux bassins:—C'est fini, nous ne nous verrons plus.»

La part faite à l'imagination du romancier évoquant, devenu homme, les souvenirs de ses jeunes années, ce qui est sincère dans ceux-ci, c'est l'expression de tristesse qui s'y trouve. Nous eûmes un amer chagrin en quittant les lieux où s'était écoulé, heureux et paisible, le meilleur de notre enfance. Nous allâmes habiter un petit appartement rue Séguier, tandis que notre père partait pour Lyon, où il voulait tenter la fortune.

Rue Séguier, nous eûmes vite fait de reconstituer notre existence de la fabrique. Là encore, nous avions un jardin, un vrai jardin avec des arbres, des fleurs, une serre abandonnée. Alphonse y retrouva sa cabane, ses grottes, son île de Robinson; une petite amie, fille du propriétaire, lui tint lieu de Vendredi. D'ailleurs, il commençait à ne plus prendre le même plaisir à ces jeux. Il leur préférait les bruyantes récréations de l'école Canivet, les gamineries avec les camarades, les niches faites aux voisins.

Parmi ceux-ci, se trouvait un vieux bonhomme qui vivait seul en sauvage dans une maison de mine mystérieuse, toujours close. Mon frère et l'un de ses compagnons trouvèrent drôle d'aller à la nuit, au retour de l'école, tirer la sonnette du solitaire pour disparaître ensuite, de telle sorte qu'en venant ouvrir, il ne trouvait personne.

Ce manége dura huit jours. Le neuvième, notre homme exaspéré se mit aux aguets; quand, le soir, les petits se présentèrent comme d'habitude pour tirer la sonnette, il ouvrit la porte, leur apparut terrible, et bondit sur eux, le sang au visage, aveuglé par la fureur. Ils prirent la fuite à toutes jambes, se jetèrent dans l'allée de notre maison, que la nuit remplissait d'ombre; grimpant vivement l'escalier, ils vinrent se réfugier chez nous, affolés par la peur.

L'homme les avait suivis dans l'allée obscure; mais il en ignorait les êtres; il s'engagea à droite, au lieu de s'engager à gauche, et dégringola, avec des cris de détresse, sur les marches qui conduisaient dans les caves. On accourut, on le releva à demi écloppé, on le reconduisit chez lui.

L'affaire n'eut pas de suites; mais on peut croire que dès ce jour la sonnette fut laissée en repos. J'avais été le témoin des angoisses et des terreurs de mon frère; je devins ainsi le confident de ses fredaines d'écolier, que je l'aidais à dissimuler à nos parents.

Cet épisode est le dernier de cette période de notre enfance. Au printemps de 1849, nous partîmes pour Lyon, où notre père avait trouvé une position lucrative.

Ma mère ne put se séparer de sa famille et de son cher Nîmes sans un profond déchirement. Sa douleur jeta sur tout le voyage un voile de mélancolie, à travers lequel j'en revois encore les diverses circonstances, si propres à impressionner des enfants de notre âge: le trajet en diligence jusqu'à Valence, la monotone montée du Rhône en bateau à vapeur, l'arrivée à Lyon, notre course en fiacre sur les quais aux maisons hautes et noires, notre installation à un quatrième étage de la rue Lafont… Je peux, comme le Petit Chose, m'écrier aussi: «Ô choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée!»

VIII