Arrivés à la chapelle, aux nefs de laquelle étaient suspendus des milliers d'ex-voto bizarres, peintures grotesques, jambes et bras en cire blanche, nous assistions aux offices; nous allions ensuite, tout pénétrés d'attendrissement extatique, nous asseoir sur la terrasse, d'où l'on découvre le plus imposant panorama: les cent clochers de Lyon; la place Bellecour et son square dominé par le monumental Louis XIV de Coustou; la Saône déroulant ses sinuosités entre les quais superbes, dominés d'un côté par les coteaux de Sainte-Foy, de l'autre par le rocher des Chartreux, premier contre-fort de la Croix-Rousse; puis, le populeux faubourg, avec l'empilement de ses maisons aux façades sombres, percées de mille fenêtres, encadrant les armatures des métiers à tisser et béantes comme des crevasses ouvertes sur des abîmes de misère; le Rhône, avec son flot jaunâtre, qui semblait entraîner dans sa rapide course, jusqu'à la Mulatière, où il reçoit la Saône dans son lit, tout un monde de pontons, plates et bateaux; les poutres enchevêtrées et vermoulues du pont Morand, les piles en forme d'obélisque de la passerelle du Collége, les arches noirâtres et massives du pont de la Guillotière; au delà du fleuve, de vastes plaines tour à tour nues et boisées, habitées et désertes, coupées çà et là par la masse des forts armés de canons, ou par les longs rideaux de peupliers au-dessus des routes vertes; et enfin, aux limites du paysage, une chaîne de petites collines servant d'assise aux montagnes plus hautes du Dauphiné, dont les crêtes neigeuses, noyées dans les vapeurs dorées du soleil couchant, rayaient l'horizon d'un zigzag d'argent.

Quelques mois après notre arrivée à Lyon, sur le conseil de mon frère aîné, qui allait commencer ses études ecclésiastiques au séminaire d'Allix, on nous fit entrer à la manécanterie de Saint-Pierre. À la condition de remplir l'office d'enfants de choeur, nous pouvions suivre là nos classes de grec et de latin. Mon pauvre père n'avait pas trouvé de moyen plus pratique pour nous faire continuer nos études sans bourse délier. Ce fut du temps perdu. Les cérémonies religieuses prenaient toutes nos heures; les études étaient reléguées au second plan.

Nous eûmes là toutes sortes d'aventures désastreuses; c'est l'époque de ma vie où j'ai le plus pleuré. J'étais d'une maladresse!… Je ne pus jamais apprendre à servir la messe du grand côté; un jour que je la servais tout seul, je m'empêtrai tellement dans le cérémonial, que je sonnai le Sanctus à l'Évangile, déroutant tous les fidèles.

Alphonse eut aussi ses malheurs: «Une fois, à la messe, en changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte. Quel scandale!»

Le pis est que, dans le désarroi de cette étrange existence, mon frère devenait un petit bonhomme terriblement indiscipliné. Ne s'avisa-t-il pas un jour de creuser une mine dans l'armoire aux soutanes, et d'y fourrer de la poudre! L'explosion fut formidable. Ce fut miracle qu'il n'y eut pas d'accident…

Peu de temps après, nos parents, ayant constaté que nous n'apprenions rien qui vaille, se décidèrent à nous mettre au lycée. Nous fûmes présentés au proviseur, et après un court examen, mon frère fut admis en sixième, tandis que moi-même j'allai en cinquième.

IX

Peut-être trouves-tu, lecteur, que je m'attarde à ces souvenirs de notre enfance. Il faut cependant que tu te résignes à en parcourir encore avec moi le mélancolique domaine. C'est le seul moyen pour toi de connaître dans quelles circonstances sont écloses la vocation littéraire de mon frère et la mienne.

Ces circonstances nous étaient toutes défavorables. Nous n'entendions jamais faire allusion aux choses d'art ou de littérature; la politique, des récits du passé, les mille incidents de notre existence, les affaires, les projets auxquels elles donnaient lieu, les soucis qu'elles engendraient, formaient le sujet ordinaire de nos entretiens de famille. Ma mère gardait pour elle les impressions de ses lectures, comme si elle n'eût osé nous faire l'aveu du plaisir qu'elle leur devait, l'unique plaisir qu'au milieu de ses maux il lui fût donné de goûter.

Ce n'est donc pas le milieu où nous avons vécu enfants, qui a déterminé notre vocation; il ne pouvait même qu'en comprimer les manifestations précoces et accidentelles. Mais il est probable que l'influence de ce milieu a été combattue et dominée par l'influence d'une mystérieuse hérédité; il est probable que nous tenions de quelqu'un de nos grands parents, Reynaud ou Daudet, cette soif de sensations intellectuelles, ce besoin de les exprimer par la plume qui nous était commun; que mon frère avait reçu de là ce don d'observation qui caractérise son talent, la délicatesse, la sensibilité, cet art d'écrire, de donner à sa plume la puissance du pinceau.