Un matin, dans le courrier, nous trouvâmes une protestation autographiée du comte de Chambord, qui commençait ainsi: «Français, on vous trompe!» Je la lus, d'une voix frémissante, à mon père encore au lit. Ma mère versa quelques larmes, larmes stériles! Nous avions franchi le seuil de l'Empire.
X
À cet appartement de la rue Pas-Étroit est associé le souvenir de quelques-unes de nos plus cruelles infortunes. Après la déception que je viens de raconter, ce fut une longue maladie de mon père, puis le départ d'Annette, une brave fille à notre service depuis plusieurs années, et qui nous adorait. Elle était dans le secret de nos détresses et travaillait avec un héroïque courage pour nous les rendre moins amères, en économisant nos ressources. Elle nous avait suivis à Lyon pour ne pas se séparer de nous, et quoique le climat fût meurtrier pour sa santé, elle nous demeurait fidèle. Pendant sa maladie, mon père la prit en grippe. Il fallut la faire partir. Après sa guérison, il déplora son injustice et voulut rappeler Annette. Mais elle avait revu le ciel de son pays et ne revint pas.
Deux ans auparavant, ne faisant rien qui vaille sur les bancs de l'école, tourmenté de je ne sais quel désir d'indépendance et d'émancipation, poussé par une forte volonté vers un travail lucratif, j'avais demandé à quitter le lycée pour apprendre le commerce, et obtenu de mes parents qu'ils exauçassent ma demande. Mon père, ayant besoin d'un aide, me garda près de lui; je fis mon apprentissage sous sa direction.
Continuant la fabrication des foulards, il avait établi son magasin de vente dans la pièce la plus vaste de notre appartement. Je la vois encore, cette pièce sombre où j'ai vécu si tristement pendant de longs mois.
À droite et à gauche, de larges planches sur des tréteaux; comme bureau, une tablette en chêne scellée sous la croisée; accrochées au plafond, de gigantesques balances pour peser la soie; le long des murs, quatre chaises, des étagères en bois blanc, où s'empilaient les pièces de foulards; dans un coin, un vieux coffre-fort en fer, tout bardé de grosses têtes de clous, reste des splendeurs passées; à cela se réduisait cette installation un peu primitive.
Que d'heures j'ai passées là à plier la marchandise, à écrire des lettres, à dresser des factures, à faire des emballages! Nous peinions, mon père et moi, comme deux manoeuvres. À moins de descendre les colis sur notre dos, je ne vois pas ce que nous laissions à faire au commissionnaire qui nous servait d'aide. Nous ne songions ni l'un ni l'autre à nous plaindre cependant; nous étions payés quand apparaissait un client.
Les clients n'auraient pas manqué, car les produits de la maison avaient la réputation d'être beaux, «soignés et pas cher». Ce qui manquait, c'était l'argent, la mise de fonds, la possibilité de pourvoir aux avances que nécessitait notre industrie. À tout instant, il fallait restreindre la fabrication quand il eût été nécessaire de l'étendre. D'autres fois, quand on avait fait effort pour remplir les rayons, la vente s'arrêtait tout à coup, sous l'empire d'une crise accidentelle, et l'on restait sans rien recevoir, après avoir épuisé en avances toutes les ressources.
Que de soucis cuisants dans cette marche cahotée entre la faillite et le protêts! Et les jours d'échéance, comment en raconter les angoisses? Ils arrivaient toujours trop tôt. Le petit carnet sur lequel étaient inscrits les billets à payer nous les rappelait sans cesse. On les voyait approcher, le coeur serré, comptant pour y faire face sur un acheteur qui ne venait pas. Ils nous prenaient souvent au dépourvu. Alors on jetait en hâte dans une caisse cent ou deux cents pièces de foulards, un commissionnaire chargeait le tout sur son dos, et l'on s'en allait chez des marchands dont toute l'industrie consistait à exploiter la gêne des fabricants aux abois. La honte au front, la rage au coeur, on leur vendait à vil prix de quoi faire face à l'échéance du jour. On ne s'enrichit guère à pareil métier.
Lorsque tant de ruineuses opérations eurent creusé le gouffre où nous allions sombrer, vinrent les protêts, les protêts et leurs humiliantes suites. Un matin,—je m'en souviens comme si c'était d'hier,—vers sept heures, entrèrent dans le magasin trois hommes à mine obséquieuse. C'étaient un huissier et ses aides. À la suite d'un jugement prononcé par le tribunal de commerce, pour une traite impayée, ils venaient opérer une saisie.