Si l'on veut chercher à travers son oeuvre d'autres preuves de ce don si personnel de faire revivre la réalité dans ses récits sans lui rien faire perdre de sa puissance, en lui donnant au contraire, par l'art d'arranger les mots, tout le relief de la vie, on les trouvera par centaines.

Je prends la mort du duc de Morny. Mon frère était là; il a suivi, heure par heure, ce drame intime, que la grande place tenue par le mourant allait transformer en un drame historique. Il a vu la maladie entrer dans le palais et la mort accrocher aux murailles les tentures noires. Il a saisi sur le vif l'effarement des politiques et des faiseurs, aux yeux de qui l'événement prenait les proportions d'une catastrophe. Il a entendu les commentaires des valets, partagés entre l'orgueil d'avoir servi un maître si puissant, le regret de le perdre et la hâte de se faire un sort ailleurs. Il a aidé à détruire les papiers intimes, la volumineuse correspondance, témoignage de la platitude humaine, que le mort n'a pas voulu laisser après soi. Il est entré dans la chambre au moment où l'embaumeur venait d'en sortir. Chacun de ces traits, recueillis au passage, est allé grossir le dossier des notes du romancier.

Maintenant, reprenez les pages du Nabab, dans lesquelles il a reconstitué ce saisissant tableau, dont Robert Helmont contient une première ébauche. N'eussiez-vous ouvert le livre que comme une oeuvre de pure imagination, fussiez-vous ignorant de l'histoire contemporaine au point de ne pouvoir discerner ce qu'il contient de vérité, vous ne sauriez lire ce chapitre où perce, entre le blanc des lignes, l'ironie provoquée dans l'esprit du conteur par ces spectacles de la vanité et de l'impuissance des hommes, sans deviner que la mort qu'il raconte était le symptôme précurseur d'une grande chute, que ce n'était pas seulement un duc impérial qui disparaissait, mais tout un immense édifice qui commençait à s'écrouler. L'exactitude de cette reproduction des choses vues, où ne se rencontre pas une seule allusion politique, la vie que leur a donnée le peintre, l'art avec lequel il fait passer dans son récit les angoisses dont il a surpris la trace sur les visages bouleversés, ont suffi pour révéler tout ce qu'il ne dit pas. L'effet reste saisissant, produit par des moyens si simples. Dans les oeuvres d'art, c'est la vraie marque du talent, j'entends le talent qui assure leur durée.

XIX

La mort du duc de Morny décida mon frère à réaliser un projet auquel il songeait depuis longtemps, le projet de recouvrer sa liberté. Il était trop véritablement homme de lettres pour persister, les premières difficultés vaincues, à vivre autrement que de sa plume. Il quitta le Corps législatif dès qu'il lui fut démontré que l'indépendance de ses idées pouvait y être compromise.

Ai-je besoin d'ajouter que, durant le séjour qu'il venait d'y faire, il n'avait ni écrit une ligne ni accompli un acte qui pussent être considérés comme un sacrifice de cette indépendance aux exigences de sa situation? Il a eu, sa vie durant, cette bonne fortune de vivre dégagé de tout lien politique. «Je suis légitimiste», avait-il dit à M. de Morny, en entrant pour la première fois dans son cabinet. Cette petite fanfaronnade de Méridional était moins une vérité, même alors, qu'une manifestation de fierté native et peut-être un hommage aux opinions professées dans la maison paternelle. Mais ce mot, mon frère ne le dirait plus aujourd'hui.

Ce n'est pas qu'il ait eu depuis le loisir ou la volonté de se faire un sentiment bien net du régime qui convient le mieux à la France, c'est mépris pour la politique. Ce mépris, il l'a exprimé un jour, en des accents indignés, dans l'épilogue de Robert Helmont:

«Ô politique, je te hais! Je te hais parce que tu es grossière, injuste, criarde et bavarde; parce que tu es l'ennemie de l'art, du travail; parce que tu sers d'étiquette à toutes les sottises, à toutes les ambitions, à toutes les paresses. Aveugle et passionnée, tu sépares de braves coeurs faits pour être unis; tu lies, au contraire, des êtres tout à fait dissemblables. Tu es le grand dissolvant des consciences, tu donnes l'habitude du mensonge, du subterfuge, et, grâce à toi, on voit des honnêtes gens devenir amis de coquins, pourvu qu'ils soient du même parti. Je te hais surtout, ô politique, parce que tu en es arrivée à tuer dans nos coeurs le sentiment, l'idée de la patrie…»

Après avoir lu cette virulente apostrophe, il paraîtra difficile de classer mon frère dans un parti quelconque, quelles que soient d'ailleurs les amitiés qu'il s'est faites à droite et à gauche, parmi les admirateurs de son talent, ou de croire qu'il cherche à se classer sous une étiquette. Il a eu trop souvent à se féliciter de cette heureuse indépendance pour être disposé à l'abdiquer.

Il en est plus d'un qui regrette aujourd'hui de n'avoir pas suivi son exemple. Sans professer comme lui pour la politique un mépris poussé jusqu'à la haine, tout en reconnaissant que le malheur des Français a eu surtout pour cause leur indifférence politique en d'autres temps, il faut avouer que plus nous allons, et moins les lettrés et les délicats auront à se louer de s'être jetés dans la mêlée de nos polémiques quotidiennes. Vainqueur, on y récolte l'envie; vaincu, l'injustice. Les ressentiments politiques sont les plus implacables.