[Note 182: Dans le tome XX de l'Histoire du Consulat et de L'Empire, M. Thiers, parlant de ce même Fouché, dit: «En portant à la tribune sa face pâle, louche, fausse».]

Puis, établissant entre Fouché et les véritables républicains un parallèle écrasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui n'avaient servi la Révolution que pour la déshonorer, et qui avaient employé la terreur pour forcer les patriotes au silence. «Ils plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre, et voilà le crime que je reproche à Fouché». Étaient-ce là les principes de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais été de jeter la terreur dans l'âme des bons citoyens? Et quelle ressource resterait-il aux amis de la liberté s'il leur était interdit de parler, tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour les assassiner? On voit avec quelle perspicacité Robespierre jugeait dès lors la situation. Fouché, ajoutait-il, «est un imposteur vil et méprisable»[183]. Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que jamais la vertu ne serait sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des hommes dont les mains étaient «pleines de rapines et de crimes»[184]. Mais, hélas il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre obscur, Fouché fut exclu de la société.

[Note 183: Fouché, avons-nous dit, a contribué activement à perdre la République au thermidor, comme l'Empire en 1815. La postérité a ratifié le jugement de Robespierre sur ce personnage. «Je n'ai jamais vu un plus hideux coquin», disait de lui l'illustre Dupont (de l'Eure). Voyez à ce sujet l'Histoire des deux Restaurations, par M. de Vaulabelle, t. III, p. 404.]

[Note 184: Voyez, pour cette séance, le Moniteur du 3 thermidor (12 juillet 1794).]

Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables intrigues. «Je n'ai rien à redouter des calomnies de Maximilien Robespierre», écrivait-il vers la fin de messidor à sa soeur, qui habitait Nantes … «dans peu vous apprendrez l'issue de cet événement, qui, j'espère, tournera au profit de la République». Déjà les conjurés comptaient sur le succès. Cette lettre, communiquée à Bô, alors en mission à Nantes, où il s'était fait bénir par une conduite semblable à celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant, homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre qu'intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au comité de Salut public, et il chargea un aide de camp du général Dufresne de le porter sans retard[185]. Quelques jours après, nouvelles lettres de Fouché et nouvel envoi de Bô. «Mon affaire … est devenue celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est à ma vertu, qu'on n'a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre», écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché!! Et le surlendemain: «… Encore quelques jours, les fripons (sic), les scélérats seront connus; l'intégrité des hommes probes sera triomphante. Aujourd'hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués…» Non, jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au lieu d'eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de Salut public: «Je vous envoie trois lettres de notre collègue Fouchet, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées criminelles….[186]» Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne valut à Bô qu'une disgrâce. Quand elle parvint au comité, tout était consommé. Nous sommes en effet à la veille d'une des plus tragiques et des plus déplorables journées de la Révolution.

[Note 185: Lettres de Bô au comité de Salut public, en date du 2 thermidor. Archives.]

[Note 186: Ces lettres de Bô et de Fouché, révélées pour la première fois, sont en originaux aux Archives, où nous en avons pris copie.]

CHAPITRE QUATRIÈME

Situation de la République en Thermidor.—Participation de Robespierre aux affaires.—La pétition Magenthies.—Plaintes des amis de Robespierre.—Joseph Le Bon et Maximilien.—Tentatives pour sortir de la Terreur.—Comment on est parvenu à noircir Robespierre—Les deux amis de la liberté.—Le rapport du représentant Courtois.—Cri de Choudieu.—Les fraudes thermidoriennes.—Une lettre de Charlotte Robespierre.—Question de l'espionnage.

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