La défense est héroïque. M. Desjardins est un Bonaparte grave, inspiré, sévère et prédestiné. M. Chambreuil est un Augereau violent et dépité. M. Grétillat, un Masséna impulsif et déférent. M. Colas est l’irrésistible et infortuné capitaine Charles. M. Vargas est le digne Sérurier. M. Flateau, un assez pâle Joubert (eh! eh! Fauchois, le connaissez-vous bien?). M. Hervé est un beau Marmont. M. Person-Dumaine, un joli Junot, M. Raymond Lion, un séduisant Duroc, M. Maupré, un mignon Louis Bonaparte (avec d’étranges épaulettes). Lasalle, c’est M. Gay qui caracole chaleureusement. M. Coste est un grand-père Hugo sans souliers. M. Jean d’Yd est un pauvre berger. MM. Desfontaines, Denis d’Inès, Dubus, Clameur, de Canonge, etc., ont de la gueule et de la voix sous leurs haillons d’uniformes. Mlle Lucienne Guett est une Joséphine langoureuse, pâmée et prostrée, fort belle; Mlle Barjac est une confidente futée et Mlle Rosay est une brave cantinière. La mise en scène est simple, comme il convient à une pièce républicaine; les bruits de bataille ne dépassent pas le fracas d’un 14 juillet dans un chef-lieu de canton—et c’est tant mieux pour nos oreilles,—il y a des chefs d’escadrons de dragons qui ont des crinières de trompettes, des soldats de grosse cavalerie qui ont des casques—déjà?—des plumets, et des chapeaux sans plumes, des culottes, même, qu’on n’attendait pas. André Antoine me dira que, à son âge, Napoléon était mort; mais il a encore les yeux de Bonaparte. Et c’est toujours ça!

AU THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—Marie-Victoire.

Salut et fraternité, citoyennes et citoyens! Voici du beau spectacle émouvant et habillé, de l’histoire en tranches saignantes, des épisodes tricolores, de l’angoisse rouge, de l’idylle noire, du tambour, des clairons, des foules sur scène et à la cantonade, de l’amour et de l’héroïsme conjugal, des prisons et un tribunal, bref, ce qu’on appelait, à l’époque, un «pot-pourri révolutionnaire». Les quatre actes et les cinq tableaux de M. Edmond Guiraud découpent, en jolie intensité, sept ans de la vie nationale, à l’époque héroïque. Et il y a des chants et des fleurs jusque dans les geôles et au pied de l’échafaud. Rassurez-vous, au reste: ici l’on danse et l’on étrangle; on n’y guillotine point.

Nous sommes à Louveciennes, en septembre 1793. Le ci-devant comte Maurice de Lanjallay et sa délicieuse épouse Marie s’adorent en ce décor champêtre, en dépit de la loi des suspects. Ils ne conspirent pas et ont invité à déjeuner leur ancien aide-jardinier, Simon, devenu député à la Convention et poète élégiaque, cependant que leur ancien jardinier en pied Cloteau, devenu adjudant de section et geôlier, jette un œil sur les rosiers et les ifs. Le malheur veut qu’ils aient convié aussi le chevalier de Clorivière, qui vient, au débotté—et en bottes—de l’armée de Condé, et qui est suspect à plein nez. S’il n’était que ça! Mais il aime sinistrement Marie de Lanjallay, fait partir au fin fond de la Bretagne le pauvre Maurice et son fidèle écuyer, le marin Kermarec, pour pouvoir pousser sa pointe à la comtesse isolée. Mais les officieux, qui gardent des âmes de valets, ont dénoncé leurs maîtres et leurs hôtes. Suspects, suspects, suspects!

Aussi, nous sommes en prison, depuis près d’une année. On ne s’ennuie pas. A part une fille d’Opéra, quelques républicains, dont Simon et un vague prêtre jureur, il n’y a là que la meilleure société, marquises et marquis, mousquetaires et gendarmes rouges—ils sont habillés en blanc,—dames d’honneur et chevaliers de Malte. On rit, on joue, on batifole, et les souvenirs de la cour, l’attente de la Mort mêlent l’insouciance à l’élégance, le sourire à la stoïcité. Vivons puisque Samson est là avec sa Louisette! Mais la comtesse Marie, malgré tout, ne songe qu’à son époux qu’elle sait mort! Et le chevalier de Clorivière en est pour ses frais. Ajoutons que le girondin Simon est un peu là, aussi, car il aime son ancienne patronne d’un amour muet. Enfin, le geôlier, c’est Brutus Cloteau, qui est brutal et féroce, avec des chiens de police—déjà!—quand il promène dans sa prison un représentant du peuple, mais qui est un père pour ses détenus. Hélas! voici la liste fatale des victimes de demain: Marie en est, Clorivière aussi, le prêtre jureur itou et une novice de dix-sept ans! Fatalité! Cloteau ne peut qu’embrasser son ancien ami Simon et étrangler un mouchard, un de ces faux accusés que nous révèle l’Almanach des Prisons!

Mais c’est plus triste pour Marie. Une émotion bien naturelle la fait défaillir entre les bras du chevalier: elle n’a plus rien à perdre que la vie. Et elle n’a pas l’excuse de l’Abbesse de Jouarre: elle a connu la tendresse. Mais la mort!... la mort!... Et c’est la délivrance qui vient, c’est le 9 thermidor, la chute de Robespierre: on entend battre la générale, passer les charrettes, hurler la populace... Marie va sortir de geôle... Et l’honneur?

Six ans ont passé. Marie a renoncé à son premier prénom. Elle s’appelle Victoire et a une maison de modes, sans parler d’un petit enfant, le charmant Georges. Ça va, les affaires: l’ancien jardinier, l’ex-geôlier Cloteau, a l’œil à tout. Victoire est triste, mais c’est Noël: on réveillonnera. Hélas! voici le passé, voici le père de Georges, le chevalier de Clorivière, qui vient en passant, pour ne plus revenir; il embrassera son fils. Et voici le fidèle écuyer du comte de Lanjallay, le marin Kermarec, qui sort de l’enfer. Attendrissement de Cloteau. Il le prépare à l’histoire du gosse, et le marin pleure: ça lui est arrivé, à lui! Mais il n’a pas le temps de mettre au courant son maître qui est vivant, bien vivant, qui embrasse sa femme et qui, après une explosion effroyable—c’est l’attentat de la rue Saint-Nicaise—voit arriver, en chemise, un enfant qu’il ne connaît pas, voit jaillir un Clorivière qu’il connaît trop, voit que l’un est le père de l’autre... Ah! les gendarmes peuvent se précipiter et l’arrêter, lui, l’innocent Lanjallay! Le tribunal criminel peut le condamner; il ne tient pas à cette sale existence! Il faut que son admirable épouse lui serve—étrangement—de défenseur officieux, qu’elle conte merveilleusement la vérité, qu’elle plaide avec tout son cœur pour qu’il se résigne à vivre et à être heureux, d’autant que—enfin—le chevalier se brûle la cervelle en criant: «Vive le roi!»

Ce drame—on peut s’en rendre compte—est copieux et nourri. Il a des lenteurs et des rebondissements, de l’éloquence et de la fantaisie, de l’émotion et de l’attendrissement, du mouvement et de l’harmonie: on chante, et c’est frais et joli.

Andrée Mégard (Marie-Victoire) n’avait qu’à paraître pour être acclamée. Après son accident!... Mais elle a tenu à mériter son ovation préalable—et elle a été émouvante, gracieuse, éloquente. La petite Gentès (le petit Georges) a été étonnante, comme toujours; Mlle Jeanne Fusier a été virginale et touchante; Mlle Mirval a eu de la violence, Mlle Miranda du charme et de la finesse; Mmes Noizeux, Modave, Deredon, Batia, Martia ont été excellentes.