ATHÉNÉE.—M. Pickwick.

C’est mieux qu’un succès, mieux qu’un triomphe: c’est du plaisir, du plaisir continu, fusant, tourbillonnant, loyal, honnête, du plaisir logé en de braves gens qui sont reposants à voir et irrésistibles en se trémoussant, du plaisir logé en des décors, en des estampes anglaises de belle couleur, vivantes, en pleine pâte, en pleine digestion. Mon spleen, profond et légitime, n’a pu résister un seul instant à ce pot-pourri échevelé, à ce centon épileptique: la pièce de Georges Duval et de Robert Charvay fera, en gaieté, le tour du monde.

La merveille, c’est d’avoir pu tirer une pièce de la rapsodie-gigogne, comique et hybride de Dickens, d’avoir rapproché, rabiboché, cousu des bribes de cette satire énorme et menue, d’avoir tissé une trame où il n’y a que caricature, farce et apitoiement. En intitulant leur œuvre «comédie burlesque», Duval et Charvay avouaient leur choix: ils négligent le Pickwick tardivement—et avant la lettre—surhomme; ils lui permettent d’être bon mais ne l’empêchent pas d’être bête. Ils laissent Térence et Sedaine à leur place et s’en tiennent à Rowlandson et aux Cruikshank.

Donc voici. Grand homme de petite ville ou grand homme pour une demi-douzaine de gens, auteur d’un ouvrage sur l’appendice des tétards, président du club qui porte son nom, Samuel Pickwick néglige l’amour admiratif que lui porte sa maîtresse de pension et s’en va à l’aventure, en un voyage de découverte à vingt lieues, avec ses trois disciples, un Nemrod de vitrine, un amoureux pour la lune, un poète pour glaciers. Il arrive à ce quatuor grotesque toutes les aventures: soupçons, coups, duel, escroquerie. Il arrive mieux: la maîtresse de pension Bardell, conseillée par les deux aigrefins, Fogg et Dodson, arrive à se faire compromettre pour pouvoir épouser l’éminent Pickwick: en recousant sa culotte, elle a vu... son caleçon. Elle empoisonne l’existence du brave homme et le fait condamner à une amende par un tribunal hilarant. Mais, par horreur de l’injustice, Pickwick aime mieux faire de la contrainte par corps et pourrir en prison que de payer l’amende inique. Prison de délices. Ai-je à vous dire qu’il en sort triomphalement, que Mme Bardell y entre, de bon cœur, pour n’avoir pas voulu toucher l’argent de la honte, que les Pickwickiens épousent les femmes et les filles de leur choix et que tout le monde est heureux? Il n’y a pas de coquin là-dedans—et c’est miraculeusement gai, chantant, dansant!

Très dansant. Une affriolante musique de M. Heintz met en branle tous ces braves gens—et ce sont des gigues et des cabrioles!... Il y a un tableau de Noël qui tire les larmes—de rire!

Et c’est joué de tout cœur.

Gorby a une majesté dans le ridicule, qui est du grand art; Gallets, Cueille et Mathillon, déchaînés et extatiques; Térof et Combes, démoniaques; Saint-Ober, sentencieux et benêt; Sauriac, Lecomte, Péricaud, Termy, etc., etc., méritent tout éloge. Jane Loury est extraordinaire, ainsi que Germaine Ety et Magde Lanzy; Jeanne Lezay, Tellier, etc., sont charmantes. Une fois de plus, Victor Henry s’est affirmé grand artiste: sa fantaisie souple et rebondissante, son cynisme mélancolique, son panache de pauvre, tout porte, tout fait rire—et penser. Enfin, Joseph Leroux s’est révélé comédien de poids et de grâce: il chante à ravir et s’agite avec maestria. Il est, comme la pièce, tout rond et tout bon. Comment pourrais-je mieux finir?

21 septembre 1911.

THÉATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.—Hécube.