Et la Maison de Molière a—enfin!—inscrit sur son fronton et sur ses tablettes de gloire ces admirables et effroyables Erinnyes qui attendaient depuis près de quarante ans. Je ferais injure à mes lecteurs en résumant cette divine et sanglante condensation d’Eschyle, la tragédie antique et sauvage de l’aède des Poèmes barbares présentant, en moins de deux heures, l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Klytaïmnestra, le meurtre par Orestès de sa mère et de l’amant de Klytaïmnestra. C’est de l’histoire. C’est de l’épopée dramatique, de la plus haute, de la plus stridente, de la plus rare. Ne nous arrêtons pas aux costumes saugrenus, à un minimum de musique où Massenet n’est pour rien. Et si le chef-d’œuvre paraît trop sanglant et trop nu (Leconte de Lisle était de l’île Bourbon), attendons l’harmonieuse Iphigénie du pauvre et grand Moréas et la mélodieuse et rauque Dame à la faulx de Saint-Pol-Roux: c’est pour bientôt! Louons Mounet-Sully (Agamemnon), Paul Mounet (Orestès sublime), Louis Delaunay, Mayer, Alexandre; acclamons Mme Weber (Kassandra), qui est le verbe, la douleur et l’harmonie dans le désespoir; Louise Silvain, terrible, affreuse, qui arrache la pitié et l’admiration dans son personnage épuisant de Klytaïmnestra; Delvair, qui met son âme dans ses cris; Lara (Elektra), qui a du cœur et des larmes, et Gabrielle Robinne (Kallirhoé), qui est tout charme et toute suavité et qui apporte un rayon de soleil cendré dans cette affreuse nuit d’Argos, peuplée de fantômes méchants et tentaculaires.
4 juillet 1910.
COMÉDIE-FRANÇAISE.—Comme ils sont tous! comédie en quatre actes, en prose, de MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm.
L’aimable familiarité du titre de la nouvelle comédie du Théâtre-Français, son air mi-partie,—thèse et proverbe,—le nom et la carrière de ses deux sympathiques et honorables auteurs, le temps même de sa naissance aux chandelles, très tôt dans la demi-saison et très tard dans l’année, un peu avant les roses d’automne, tout donne la note du succès réel qui a accueilli une pièce distinguée et facile, gentiment ironique et sincèrement émue, d’un sentiment profond et moral: on sourit, on s’attendrit, on vibre même—et cela durera et ce sera justice.
Justice un peu partiale, tout de même—et je ne puis m’en plaindre, même en ce moment où le vent est à la sévérité la plus draconienne, car si MM. Aderer et Ephraïm préconisent la plus large indulgence, une indulgence conjugale, à l’usage des dames, en faveur de leurs pauvres gens de maris, une indulgence civile et martiale, universelle et touchante: c’est pour l’enfant! Et l’époux est un autre enfant dont il faut faire quelqu’un, un homme, voire un homme public! Et voilà comme nous sommes, nous autres, tous les hommes, car ils, c’est nous!
Contons l’anecdote. Le sénateur Ménard a deux filles, Laure et Ginette. Laure, mal mariée, trompée et revêche, a divorcé, non sans prendre un grand dégoût du sexe fort: elle excommunie tous les mâles, en bloc, et les donne au diable, sans confession. Or, sa sœur Ginette s’éprend «du plus beau cavalier de la cavalerie française», le comte de Latour-Guyon, capitaine de cuirassiers. Cet écuyer cavalcadour, bien éperonné par sa préfète de cousine, embrasé lui-même, se déclare, et se déclare, en outre, libre de tout engagement, car Ginette, jeune fille pure mais avertie, un peu type de Gyp, un peu américanisée à la douce, veut une couronne et un mari bien à soi: le capitaine jure et jure. Il n’a oublié que sa grande liaison, sa maîtresse secrète et terrible, la baronne de Chanceney, femme d’un député rallié. Mais la comtesse n’est pas si terrible: elle crie, pleure, tempête et se résignera, tout cela dans des flots de musique militaire, car l’acte se passe à la préfecture de Seine-et-Manche, le jour de la réception d’un ministre, et cela nous offre un général de brigade sans officiers d’ordonnance, des colonels, des professeurs, des instituteurs, un proviseur, des inspecteurs, des uniformes, des robes et des mots à l’avenant.
Donc voici Ginette mariée, comtesse, mère de famille et heureuse. Si heureuse! Trop heureuse! L’amère Laure empoisonne sa joie: il faut attendre et faire attention! Le délice d’avoir un époux parfait et un poupon magnifique de trois mois, la belle affaire! Tous les hommes sont volages! Et, en effet, qu’est-ce qui tombe sur le coin de la figure et du cœur de Latour-Guyon? La baronne de Chanceney, amenée par la bonne préfète qui ne savait rien, la baronne qui ne fait pas de scène à son ex-amant et qui, à petits coups, le retourne comme un gant, le réenchaîne à son char, solidement. Et allez donc!
Ginette met du temps à s’apercevoir de son infortune. Il faut que sa douce sœur lui ouvre les yeux, grand comme une porte cochère, que ce délicieux et hilare Chanceney lui avoue que Latour-Guyon ne met jamais les pieds au cercle où il est censé passer ses soirées pour qu’elle se résolve à croire à son malheur. Un moment, elle songe à apprendre—une politesse en vaut une autre—au baron qu’il est aussi à plaindre qu’elle, mais il ne comprendrait pas! Son mari revient: elle le confond, se lamente, reprend l’infidèle; elle le berce du souvenir de leur nuit de noces, tout est arrangé! Patatras! En demandant un serment, elle s’avise de parler de sa dot: le capitaine avait des dettes, avant les justes noces! Révolte, indignation, fureur! On se raidit, dans des crises de nerf, dans des crises de dignité, dans des sanglots, dans du silence—ce sanglot viril. On divorcera, madame, on divorcera!