A quelques jours de là, M. Rocaroc, ingénieur civil, s'embarquait à Papaëte sur l'Astrolabe des Chargeurs-Maritimes, à destination de Bordeaux. Un mal de dents opiniâtre l'avait empêché de montrer sa figure et même de parler, des environs de Cayenne à Tahiti. Mais dès qu'il se trouva sur la route azurée de la France, avec des compagnons inconnus, sa face désenfla et quitta ses linges, un sourire revint à ses lèvres rasées et l'avenir lui-même mit du bleu à ses yeux noirs.
[CHAPITRE III]
Paris!
M. Rocaroc à M. Capucino, directeur, Cayenne.
Mon cher Directeur,
Tout d'abord, et très simplement, permettez-moi d'inclure dans l'enveloppe préparée à votre adresse, la somme de deux mille francs que j'ai l'honneur et le plaisir de vous devoir. L'argent est si capricieux qu'il aurait peut-être la tentation de s'évader d'ici tout à l'heure et je veux être, au moins vis-à-vis de vous, un honnête homme de forçat. Je vous assure, sans y insister et pour n'y plus revenir, que ces deux billets bleus sont légitimement acquis: ils sont prélevés sur les fonds secrets. J'espère que, sur ce dont je ne vous suis pas strictement redevable, il restera assez pour payer une tournée à mes anciens camarades, pour fêter tacitement, et sans le savoir, mon extra-légale résurrection. Vous trouverez un prétexte plus digne. Merci encore.
Mon arrivée à Paris a été, comme il convenait, discrète et morne. Descendu à la gare d'Austerlitz, j'ai étouffé mon émotion en remarquant combien Paris voulait dégoûter, à l'avance, les enthousiastes pèlerins qui débarquent dans ses murs, en leur montrant les murs les plus gris, les plus sales, les quais les plus salement moussus et les plus couperosés que je sache. Ces vieilles garces de gares ne lâchent leurs voyageurs qu'à regret. Les employés ont un air de glapir: «Paris-Austerlitz... Descend...» tel, qu'on croit descendre tant qu'on tombe et qu'on a besoin de remonter en wagon pour fuir n'importe où, même au quai d'Orsay. Les guimbardes à galerie, attelées de chevaux-fantômes, ont la mine—je ne sais si vous sentez comme moi—de vous mener à Mazas—démoli—ou à la Morgue, pour une confrontation.
Dehors, des avenues chauves, des rues lépreuses, un décor de cinquième acte de mélo!
Il était très tôt, pour Paris, quand je donnai mon ticket. Je fis un détour. J'arrivai bientôt—tout droit—devant la caserne des Célestins. Des gardes, des gendarmes...: j'étais en pays de connaissance. J'aurais dû avoir peur. Je ne pus que rire. C'est que, à travers la porte, les portes, larges ouvertes, j'assistai aux exercices d'équitation de ces Messieurs. Rien n'est plus comique. Le cadre, c'est vraiment le cadre: des officiers qui, gravement, deux à deux, vont au pas, en devisant avec une sérénité affectée, faisant le sacrifice de leur existence, comme en pleine émeute. Leurs chevaux tendent le cou pour entendre, sans y faire attention, les menaces et les vociférations des insurgés, terribles et absents. Les officiers bombent le torse, ainsi que sous les pavés, les balles et les bombes; ils ne fument pas: ils sont en service commandé. C'est l'école du stoïcisme et de l'héroïsme. Pas un pas plus long, pas un geste plus saccadé: tout est mathématique, sublime et géométrique. Le malheur, c'est que l'exemple soit donné à vide: la répétition des couturières.