—Allons-nous-en, dit Rocaroc. Ça ne me met pas en train.
... Les Champs-Elysées avaient l'air de retenir leur souffle et de fuir, en deux bandes serrées d'arbres et de verdure, devant l'invasion incessante et crissante des autos et autres voitures galopant vers le Bois. A distance, l'Arc de Triomphe de l'Etoile, tout petit, paraissait s'ouvrir de lui-même, tout exprès pour laisser le passage à ces monstres de fer teint, gantés et chaussés de caoutchouc. Penchés l'un sur l'autre, les monuments et les bassins mouraient, en clair-obscur.
—Comme c'est triste! dit Bihyédout. Il faut sortir du bagne pour s'attacher à la grandeur, à la tendresse, à l'infini de ce paysage engeôlé! Et encore, toi, tu dois n'y rien comprendre: tu ne t'es pas évadé! Mais pour moi, ce sont les lacs, les entrelacs et les lacis de toutes les Guyanes avec les routes pour gardes-chiourmes français et indiens et les baraques, à droite et à gauche, où dorment, d'un œil, les guet-apens, les fers et les boucles!... C'est délicieux, tout de même. Il y a ce ciel en fil de Suède, ces coulées de vert-de-gris, de rouille et de terre de Sienne jouant avec du vert clair et du vert mélancolique, il y a ces désespoirs d'arbres et cette sérénité atroce; il y a ce paysage ancien captif dans une ville changée entièrement, possédée par les démons modernes et qui ne pense même plus à ses vieux otages, qui leur passe à travers le corps, à travers l'âme, en embardée, et qui ne leur envoie que ses enfants et ses vieillards comme en un autre préau d'asile ou d'hôpital. Mais, au fond je crois que ces petits lacs et ces vieux troncs à feuillages ne se soucient plus de Paris et qu'ils ont oublié la ville comme la ville les a oubliés. Ce sont des exilés qui causent à voix basse et qui font un bruit de limbes en se saluant.
—Super flumina Babylonis,
ne put s'empêcher de fredonner Rocaroc. Tu n'es pas gai ce soir, Bihyédout.
—Ni gai ni triste. Mais ta citation est fausse. Les hommes, ça se fait à tout: ça peut mourir quand ça veut—ou à peu près! Et puis, si enchaîné que ce soit, ça n'a-t-il pas le plaisir de traîner ses fers et ses pieds, d'avoir, au son même que chantent ses entraves, je ne sais quelle ombre de mélodie, je ne sais quelle âpreté de souffrance vivifiante et je sais trop—et toi aussi!—quelle révolte de vie, de vie ancrée, oxydée, latente et gonflant son sang, de vie plus forte que sa destinée, de vie-espoir, de vie-volonté qui vous fait respirer du passé et de l'avenir, de l'avenir surtout, à pleins poumons, à poumons ivres, à poumons libres! Super flumina Babylonis! Nous avons connu mieux et pis... De quelle sueur—pour ne pas parler de cœur—abattions-nous là-bas, près du Maroni, les arbres et les broussailles dorées? Nous imaginions, peut-être,—confusément,—que, ces bois fauchés et massacrés,—l'habitude!—nous apercevrions, de moins loin, dans nos rêves, les arbres familiers, nos arbres à nous, ceux de nos cimetières et de la route de notre clocher! Eh bien! vieux, c'est en m'évadant que j'ai découvert que les arbres n'ont pas de patrie et que, partout, ils sont amis à qui leur est ami, à qui a besoin d'eux. Ils avaient un signe—lequel? je ne le reconnaîtrais pas: je ne suis ni sorcier ni poète—pour m'indiquer, de proche en proche, un semblant de chemin dans ces horreurs de forêts vierges qui couchent les nègres et forçats marrons à la nuit et les fauves, singes féroces, serpents voraces et gypaètes—à perpétuité!... Ils se prêtaient même, ces braves arbres, à des escalades impossibles et à des retraites de repos, devant les dangers d'acier, de plomb, de griffes et de dents. Ils vous portaient et vous berçaient, comme des nourrices gigantesques aux mille bras, aux mille boucles, aux mille rubans de feuilles et de fleurs!... Ils ne pouvaient qu'être bons et divins, aspirant le feu et l'âme de la terre par leurs racines recluses et disant, quand le vent le leur permettait, bonjour aux étoiles, leurs sœurs, emprisonnées dans un ciel lourd derrière une grille de nuages... Ils consument une vigueur inutile qu'ils veulent nous transfuser, en prenant, de leurs aspérités providentielles, une goutte de notre pauvre sang et ils restent debout, comme s'ils étaient tous des grenadiers, en ne dansant pas assez, en ne perdant pas assez de leur frondaison parce que, mon cher, les arbres ne sont pas plus malins que nous: tout ce qu'ils espèrent, c'est d'être couchés un jour, pour de vrai!
—C'est toi qui es saoul, pauvre vieux: tu es lyrique!
—Lyrique! Je les entends, je te le jure, les salamalecs et les caresses du vent; il n'y en a pas beaucoup: c'est de choix. Les arbres de la Guyane conversent avec ceux d'ici et communient, en nostalgie. On ne leur demande plus rien, ni aide, ni ombre; on ne les connaît plus, on ne s'évade plus, on n'a même plus l'idée de lever leurs yeux vers leurs branches pitoyables pour entendre mieux pépier les petits oiseaux! Ah! je reconnais le souffle de mes arbres, des arbres du Maroni! Je ne suis l'ennemi des hommes que parce que je suis l'ami des arbres. On blague les singes qui passent au travers et par-dessus. Eh bien, moi! je voudrais être un je ne sais quoi d'arbre, une sous-racine, très bas, très bas, comme je le suis moralement, pour rendre à un arbre ce que je leur dois à tous! Et... et... Qu'est-ce qu'ils ont donc, les arbres à me dire de m'évader encore... M'évader?... D'où?...