Et il n’a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de ce qui assure la gloire d’un soir. Je lui échappe, n’étant pas assez mondain, n’étant pas assez nettement grotesque: il ne me rate donc pas.
La figure de Tortoze s’est lâchée: la flamme de ses yeux a été bue par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache recroquevillée: le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, tout se retire et les jeunes espoirs, les idées d’hier, les esquisses, les épures, les projets, tout éclate comme une pauvre fusée ancien modèle.
Marbon jette un regard qui s’obstine à plaisir et parce qu’il est convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et soudain de cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, des caresses de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair déchirée avec, plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui ne saigne déjà plus et qui s’effiloque, galope devant ces yeux liquides, devant cette bouche d’où les baisers ont fui, en laissant des creux, abaisse ses paupières jusqu’aux mains qui frémissent dans le désert des étreintes abolies, et, de sa voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement qui s’échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa honte et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?»
M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze sait plus: c’est par bienveillance, bienveillance d’ingénieur qui écoute un sous-agent, qu’il écoute Marbon dévider l’écheveau brouillé savamment de ses défiances et de ses réticences, de ses suppositions, des preuves, des témoins: M. Tortoze n’entend pas, M. Tortoze n’entend pas les «Tu sais... moi, ça ne m’intéressait que pour toi... moi, c’est les choses rigolo...», M. Tortoze ne voit pas ce petit homme replet à souhait, si heureusement chauve, qui caresse sa barbe blonde joviale et touffue, M. Tortoze s’évade de ce tiède hiver, de ce paysage d’eau bienfaisante et de grilles, M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, les puys et les pics jusqu’à ce ventre de tromperie et de vol et jusqu’aux journées de volupté qu’on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints dans ce bonheur illicite, dans ce passé d’hier, d’étreintes et d’extases.
Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d’indices, grossis comme des sources promues torrents, sources perdues sous des rochers et de la terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des allusions qui se gravent dans l’air et dans le ciel, immenses, des ricanements qu’il retrouve comme des pistolets chargés qui se déchargent, tout n’est plus, il n’est plus, lui-même, qu’une preuve.
Pas de discours:
«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route, bagage d’ignominie, honte de rechange.
Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la littérature.
Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des imaginations de drames et que Tortoze s’affole, s’affaisse, se perd en ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et s’impatiente, en sa hâte d’être malheureux à deux; M. Marbon l’accompagne jusqu’à sa porte et lui serre la main, d’une manière inspiratrice: «Tu n’as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.»