Et voilà. Voilà le moment où tu viens—où je m’en vais, puisque j’ai obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici l’heure où j’entre en toi profondément, facilement, comme la malheureuse, comme la bienheureuse toute petite chose que je suis devenu, voici le moment où je m’anéantis absolument, où les mots me manquent, où les idées, les sourires et les désirs se fondent pour moi en un lit, en un ciel de repos et de néant.

Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais vivre, et je te lègue la vie que j’aurais voulu vivre, la beauté que j’aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant elle était belle. Je te lègue tout ce qui n’était pas à moi, et je te donne le monde, l’univers, avec ce qui me reste de mon être, ce que tu n’as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te lègue tout—excepté mes ennemis.

Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut beau, qui fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne pourras jamais savoir cet amour et tu ignoreras mon nom. Mais, profondément, tu le sentiras tout entier et tu me sentiras en toi et tu me consoleras et je te guiderai.

Et, seul, petit enfant, je t’embrasse par-dessus la vie et la mort, et je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout entier par ta vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore: le tien, le mien, cri de naissance, cri d’agonie. Ah! vis, mon fils, mon fils, je meurs: vis!

Et toi, Claire! Claire!...

FIN


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