III
L'ERGASTULE
Le garçon coiffeur offrit galamment à la ronde son savon et son rasoir:
—Au premier de ces Messieurs..., dit-il.
Sa grâce obséquieuse se frottait d'ironie, essentiellement. Il n'y avait là que des clients auxquels le mot: «Monsieur» va comme un chapeau de soie sans cocarde: c'étaient des tabliers bleus et blancs qui se gaufraient à ne rien faire—pour la minute—et à ne se salir point. Antony se leva et s'assit sur le fauteuil canné.
—La barbe, n'est-ce pas? devina le coiffeur.
—La barbe, oui, répondit Antony.
La poudre de savon joua, blanchit, brouilla le blanc, devint crème et mortier, s'épaissit, s'étendit, envahit le visage, noyant les flocons légers, les tordant, les broyant, les couchant sous son néant glaireux. Le garçon s'attachait à respecter la lèvre, mauvaisement. Il attendait. Antony sentit une honte et ajouta: «La moustache aussi.» Le garçon eut un sourire: «Il fallait le dire tout de suite,» et, raffinant, il arrêta son labeur de lessiveuse. Il prit des ciseaux, pinça quelques poils, les serra, les frisa presqu'en pointe et les trancha au pli de la bouche, à même le savon qui crissa avec les poils. Puis, dans un autre rythme, il promena son blaireau sous le nez, comme il eût fait des saintes huiles. Il soupira, pour le patient, et apprêtant son arme de dégradation sur un cuir usé, il plaisanta: «Comme ça, vous entrez dans les ordres?»—«Quels ordres?»—«Les ordres des autres.» Il se sourit. Antony ne sourit point. Il était gêné de la pâte molle qui accablait son visage et qui semblait tourbillonner encore sur lui, terre blanche et lâche. «Ça vous ennuie? continuait le garçon. Je vous comprends. Tenez, moi, mon patron me dirait de couper ma moustache, je ne pourrais pas: ce n'est pas que j'en aie beaucoup, mais on est mieux tout de même, avec. Et puis, c'est ce qu'il y a de plus sensible, dans la figure, bien entendu. Mais vous vous y ferez. C'est un léger sacrifice. Vous avez tant d'avantages, en maison! D'ailleurs si les domestiques portaient la moustache, on ne les distinguerait pas des maîtres, dans la rue: il y en a qui sont si chics!» Antony ne répondait pas: il comprenait peu à peu ce qu'on appelle, chez les barbiers, «endormir le client» et il pensait. A larges coups, son visage se levait dans la glace, pâle sous les poils ratissés et le savon chassé, ferme et nu, réduit à sa vigueur et à son âme. C'était une vie nouvelle pour son visage. Il crut qu'il se regardait pour la première fois et n'eut ni peur ni horreur de sa face glabre. Il jouissait de son humiliation. Lorsque sa maîtresse l'avait laissé tomber de ses bras dans l'antichambre et dans l'escalier de service, il avait pu supposer qu'il acceptait l'esclavage comme l'envers de la caresse, par faiblesse d'amant, par veulerie de vagabond lassé, par calcul sensuel, aussi, pour ramasser un baiser dans les ordures. Sous le rasoir ainsi que sous la hache, il se retrouvait fier, terrible, intact de dessein et de désirs. Il n'abdiquait pas: il demeurait pauvre, mais voulait connaître mieux la manière de s'en servir. Il aimait, soit: c'était un extra. Mais son amour même, n'était-ce pas son œuvre, sa conquête, sa prise? Il en voulait aux riches d'avoir tout et de s'emparer du reste. Il leur en voulait de ce qu'ils lui laissaient voir autour de lui de misères et de désespoirs où il ne pouvait rien.
Il n'avait jamais été heureux: c'est pourquoi il voulait le bonheur de tous, le bonheur qui ne chante pas, car c'est la rage qui chante, qui ne parle pas, car c'est l'ennui qui parle, qui ne marche pas trop vite, car on ne se hâte que vers la peine. Aux Champs-Élysées, il était venu passer une revue de la nuit et de ses hontes, des tentations, des abandons, des besoins qu'elle roule en son manteau noir et troué. Il passait, fort de sa misère, voyant, jugeant, s'instruisant. D'un fourré à une clairière, d'un pan d'arbre à l'inflexion d'un tronc d'arbre, d'un pli de pavillon à la fuite d'une allée, tout lui contait des sensualités vagabondes, de la chair meurtrie qui appelle de la chair furieuse, de la faim qui veut se perdre dans le désir, en se cachant des lourdes étoiles.