Les valets français eurent un rire unanime. De la cuisine, à côté, les aides rirent aussi. Le chef, pas: il était allemand. Et les valets allemands demeurèrent graves. Ils appartenaient à la vieille famille des domestiques particuliers des Schmerz-Traurig, levriers et estafiers, exécuteurs et bêtes de somme. Ils avaient successivement porté la barbe longue et la tête rase, à l'inverse des modes existantes, étant l'envers des hommes et le dessous des princes. Leur fidélité n'était pas une vertu: c'était leur sixième sens ou plutôt le premier: ils naissaient pour leurs maîtres avant de mourir pour eux s'ils le leur permettaient. La race avait survécu à la fortune de l'autre race: elle avait servi dans l'exode, dans l'exil.
Le plus vieux, celui qui avait regardé Antony la veille, ne le regardait plus: il le possédait. Il l'avait flairé, il avait reconnu l'odeur de ses seigneurs. Il avait eu un frisson véritable, puis il avait souri, d'un sourire où se navrait un passé, une adoration, le servage séculaire—et la foi. Il prit le jeune homme à part et, d'une voix très faible, où les intonations tudesques sortaient en angles, il dit: «Je vois. Tu n'es pas de notre monde. Tu as touché à Son Altesse. Elle te cache au milieu de nous, maintenant. Ce n'est pas bien.» Antony se révolta d'abord. Cette divination lui semblait basse, vile, dégradante. Tout le monde allait savoir, alors! Il considéra le vieillard. Il lut sur sa face non l'histoire seulement des valets les plus lointains mais l'histoire secrète de la maison ducale: ces plis, ces rides, c'étaient les chocs en retour des débauches du vieux prince, les nuits d'escorte, les nuits d'attente, les soucis sur lui, les remords pour lui, de l'affection saignante, du dévouement continu, surhumain et saignant dans des dangers pauvres et de la boue. Quelle hautaine figure, et quel mépris pour le présent, pour la vie, pour la chair! Il tenait du prêtre et du soldat, varlet d'armes, frère confesseur. Antony avait vu des portraits d'ancêtres, en des flâneries au Louvre les jours de pluie et d'autres jours où il lui fallait de la beauté contre les gens et les rues. Le vieux leur ressemblait à tous. Il le respecta: «Ce n'est pas ma faute,» murmura-t-il. Un peu plus de dédain crispa la lèvre rasée du vieux: «Tu n'es pas de notre monde. On n'y entre pas après ces choses-là. Ça se fait dans le service. Et pas ici, pas ici!» Décidément, ce vieux n'était pas de sa race à lui. Il avait des mots de philosophe cynique et une tête de curé. Il affichait toutes les vertus, en creux. Antony eut un peu peur. Il aurait voulu se faire un bouclier de ses haines, de ses désirs pour les autres, de sa vigueur et de son ennui. Mais il ne put que se courber: «Viens, dit le vieux.» Les autres souriaient.
—On m'a dit, ricana l'un, que, le premier jour de leur arrivée dans les maisons centrales, on laisse les condamnés comme ça, à causer, sans rien faire. Ça les change, après.
—Tu connais ces maisons-là!
—Farceur! Attends un peu.
Antony avait suivi le vieux le long d'escaliers introuvables, ceux où les valets, pas tous, avaient accès, l'escalier secret de service. Ils avaient pris un long couloir, sous les combles et le vieux avait ouvert sa porte. C'était, cette chambre de domestique, une cellule de moine et je ne sais quel repaire d'alchimiste. Le vieux y vivait avec des fantômes: il y avait enterré ses morts et les gardait autour de soi, pour lui donner des conseils, pour lui rappeler les traditions saintes d'obéissance, d'abnégation, de néant devant les seigneurs. Il avait, pêle-mêle, avec des tabliers et des sabots, des épées de bourreau et des cannes enrubannées de courriers, des bavolets, des bonnets d'antan, des galons de livrée usés et nobles où les armes de Schmerz-Traurig éclataient d'une richesse lasse et où le lion de gueule pleurait de la pourpre et de l'or. Il déroula une vieille carte de 1735 et la lut au jeune homme: «Marquise de Misnie, comtesse de Lusace, princesse d'Hewerswerda, de Mosqua, de Zobelitz, comtesse de Zerbst, de Hall, de Tzahan, de Quedelinburg, baronne de Mesburg, de Torgaw, de Budissen, de Usta, de Friedland, jusqu'à la Saxe, jusqu'à Sagan, jusqu'au Brandebourg, jusqu'à Brunsvick, jusqu'à Iéna, regarde, regarde sur l'Elbe, autour de notre capitale Wittemberg, regarde les montagnes, aussi, et les forêts. C'est tout cela que tu as pris. C'est grand, va! Tiens, regarde: ça, c'est cent lieues de Suisse et de Hesse, notre mesure: c'est grand, c'est grand! J'ai vu tout cela, moi. Il y a des toits dorés, des clochers, des arbres et de jolies filles. Tu as tout pris et tu les as prises et maintenant tu es esclave parce que tu es esclave de ton péché.» Les paroles de reproche venaient à Antony comme d'autres paroles, la veille, dans un décor de passé et d'ailleurs. Mais, la veille, il avait parlé. Le vieux continuait: «Elle est Altesse sérénissime. Tu ne comprends pas ce que c'est? Eh bien! voilà. Il y a des gens, n'est-ce pas? qui sont princes, ducs ou archiducs, parce qu'il y a des rois et des empereurs, à cause d'eux, qui sont ce qu'ils sont rapport aux autres, les rois, les empereurs, sous eux. La grande-duchesse n'a besoin de personne. Elle a son titre, comme cela: ce n'est pas un titre, c'est un nom. Elle est sérénissime, comme on est homme ou femme. Serein, c'est tranquille à la manière des dieux. Le ciel est serein. Elle est mieux que le ciel. Elle n'a à craindre ni la pluie, ni la neige, ni les orages. Elle est princesse, tranquillement, par le fait, de tous les droits. Ça n'a jamais de nuages.
—Pourtant, observa dans sa fièvre Antony, il y en a eu des orages.
—Ça ne compte pas, dit le vieux. Nous sommes ducs, vois-tu, dans l'exil, nous le serions dans le panier du bourreau. On ne discute pas ces choses-là. Le pays est à nous et nous n'en devons compte qu'à Dieu et au Dieu que nous choisissons, au Dieu que nous voulons bien. Nous nous sommes donnés à Luther, de haut, contre des papes d'avant. Sérénissime! tu entends! Maîtresse de tout, suzeraine de tout, dans la pleine paix de sa conscience, dans l'accord de l'univers autour d'elle, au-dessous d'elle, suzeraine, souveraine, ne dépendant ni de l'empereur, ni des princes. Et tu l'as prise, malheureux, malheureux!» Il se dressa: «Ah! pourquoi mon maître a-t-il survécu à son pouvoir? Moi qui l'ai suivi en tout, qui l'ai servi en tout, je n'ai pas pu faire comme lui quand il a pris femme. Elle était digne de lui, puisqu'elle avait en vertu ce qu'il avait en force de nature, puisqu'elle était d'une belle race. Mais j'étais un valet—et trop vieux. Les princes ne sont jamais vieux, et si j'avais une fille, elle aussi...» Il n'acheva pas. La porte s'était non pas ouverte mais brisée. La grande-duchesse apparaissait. Elle avait entendu. Elle ne voulait plus rien entendre. Son péché l'enveloppait, son péché secret qui s'écrivait dans tous les yeux en lettres de flamme, son péché qui transpirait, qui éclatait, qui se crachait de tous les pores des pierres, de toutes les veines des marbres, son péché dont elle n'avait pas honte et qu'elle voulait porter, poison altier, dans un fleuron creusé de sa couronne. Le vieux valet ne tomba pas à genoux, ne rougit pas, ne se troubla point. Il ne la regarda même point: il la connaissait de toute éternité, il était sa tradition et son ombre. Mais Clémentine-Alessandra le considéra longuement. Elle avait laissé ce dévouement autour de soi sans y prendre garde, elle y était trop habituée. Et voilà que sa patrie, son hérédité, son peuple lui parlaient par cette bouche, sans savoir, voilà que des paroles lui venaient de là-bas; elle toisa le vieux, inventoria le logis: ses galons de livrée qui luisaient çà et là, ses armes à elle, n'était-ce pas aussi beau pour le valet qu'un blason à lui, n'était-il pas le lion de Schmerz-Traurig et le cimier ne lui venait-il pas, mieux qu'à elle? Elle ne trouva qu'une phrase:
—Wolfgang, dou bist ein braver kerl.