L'Allemagne a donc versé au dehors le trop-plein des forces qui étaient en elle. Toutes les classes de sa population ont concouru à la conquête, à la colonisation et à la mise en valeur d'un immense terrain. Les princes de la frontière ont conquis les cantons limitrophes; les chevaliers ont recruté les deux ordres des Teutoniques et des Porte-Glaives, et les ont soutenus dans leurs luttes contre les populations indigènes par des croisades, sans cesse renouvelées. Le clergé régulier et séculier a envoyé des missionnaires, des moines, des prêtres, des évêques. Les marchands ont bâti des villes neuves, ou transformé en villes des bourgades du littoral baltique et des rives de fleuves. L'outil de l'ouvrier et la charrue du paysan d'Allemagne ont porté la richesse où végétait la barbarie. L'appât des aventures, l'esprit de prosélytisme religieux, l'espérance du gain ou celle du martyre, l'amour de l'indépendance, la recherche de la liberté et de la propriété, ont poussé toutes ces catégories d'émigrants dans cette Amérique. Et l'Allemagne, qui s'arrêtait à l'Elbe au temps carolingien, touchait au Niémen. Elle avait ou détruit ou soumis quantité d'ennemis du monde chrétien, ceux que Charlemagne avait connus et combattus, et d'autres, dont il n'avait pas même su le nom.
Au quinzième siècle, il est vrai, la fortune germanique recula. Deux ennemis redoutables se déclarent au même moment: les Turcs vont conquérir presque toute la Hongrie et menacer l'Allemagne danubienne; la Pologne, après s'être unie à la Lithuanie, la grande ennemie invaincue des chevaliers teutoniques, prend l'offensive contre les Allemands. Elle démembre l'État des chevaliers, leur enlève les bouches de la Vistule, fait de Dantzig une ville royale polonaise, et coupe ainsi la communication entre l'Allemagne et l'Ordre, entre le corps de bataille et l'avant-garde, qui se trouve fort aventurée. Mais la puissance turque devait demeurer barbare et asiatique, et la Pologne était incapable d'acquérir la solidité d'un état bien ordonné. Les siècles suivants verront la revanche de l'Allemagne sur le Slave et sur le Turc.
Effets produits sur l'histoire de l'Allemagne par cette expansion. L'Autriche et la Prusse.
Ce développement de la force germanique n'est pas seulement un fait considérable dans l'histoire de l'Europe; il eut pour l'Allemagne les plus graves conséquences. Sur cette frontière disputée, dans la zone de la lutte perpétuelle, se forment et grandissent les deux États qui, l'un après l'autre, domineront l'Allemagne, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse. Tous les deux sont nés à l'ennemi.
Le berceau de l'Autriche est la marche orientale, établie par Charlemagne sur le Danube, en avant de la Bavière, à la porte même par où ont passé tant d'envahisseurs venus de l'Orient. C'était un vrai poste de combat de la race germanique, entre la Bohême et la Carinthie slaves, en face de l'Avare, puis du Hongrois. Depuis la fin du treizième siècle, les Habsbourg la possédaient. Les acquisitions successives qu'ils firent de l'ancienne marche de Carinthie, du comté de Tyrol, et de Trieste, constituèrent, avec la marche d'Autriche, un groupe de provinces, moitié germanique et moitié slave, ayant jour sur l'Adriatique et l'Italie, en relations nécessaires avec deux royaumes de la zone de l'est, la Bohême et la Hongrie. Déjà, au quinzième siècle, un Habsbourg d'Autriche est roi des deux pays: c'est un indice et un présage pour l'avenir. Deux siècles auparavant, un Habsbourg avait porté la couronne impériale; depuis le quinzième siècle cette couronne, qui reste élective en principe, est, en fait, héréditaire dans la maison autrichienne. C'est là encore un des éléments de la fortune future des Habsbourg. Ils ne sont, à la fin du moyen âge, que de pauvres princes: ils sont tout près de devenir les premiers princes du monde.
Le berceau de la Prusse, c'est la marche de Brandebourg, entre l'Elbe et l'Oder, dans la région des Slaves exterminés, pauvre pays tout plat et balayé par des vents qui amoncellent son sable en collines chauves. La Marche a conquis par l'effort continu le droit de vivre. Elle avait déjà survécu à bien des catastrophes, quand elle devint, au commencement du quinzième siècle, la propriété des Hohenzollern. Le Brandebourg était dans l'alternative de s'accroître (car on ne fait pas une patrie avec un morceau de plaine) ou de mourir: il s'accrut dans la direction de la mer, au détriment du Mecklembourg et de la Poméranie; dans la direction de la montagne, à travers la Lusace et la Silésie. Il était le grand champion allemand du Nord-Est, le collaborateur des Teutoniques, avec lesquels il voulut un jour—c'était à la fin du quatorzième siècle—partager la Pologne.
Cet accord des margraves et des chevaliers, et cette similitude de vocation étaient des indices pour l'avenir. Le temps est proche où la Prusse des Teutoniques sera unie à la marche de Brandebourg par un lien indissoluble. Alors l'État brandebourgeois prussien s'annoncera comme l'héritier de ces chevaliers, de ces prêtres, de ces marchands et de ces paysans, qui ont été, au delà de l'Elbe, les pionniers du germanisme.
La région intermédiaire entre Allemagne et France.
À ce progrès énorme de l'Allemagne du côté de l'Orient s'oppose, comme un contraste absolu, le recul à l'Occident.
L'histoire de la région entre l'Allemagne et la France est très singulière. Quand les trois fils de Louis le Débonnaire se partagèrent l'empire au neuvième siècle, ils trouvèrent tout naturel (car les hommes de ce temps n'avaient pas le sentiment de la réalité des choses, et ils suivaient aveuglément les idées qui possédaient leur esprit) de donner à l'empereur Lothaire Rome et Aix-la-Chapelle, les deux capitales impériales. Lothaire eut donc l'Italie, et une longue bande de territoire entre l'Escaut, la Meuse et le Rhône, d'une part, le Rhin et les Alpes, de l'autre. Ainsi fut placé entre la future France et la future Allemagne un champ clos, qui a vu déjà, qui, sans doute, verra encore bien des batailles.