L'Allemagne et l'Italie, ces victimes du sacerdoce et de l'empire, se sont faites nations, et, par un retour fatal des choses, l'une a enfermé le pape dans le Vatican, l'autre a rejeté hors de son sein le successeur des empereurs.
Quelques satisfactions ont été données au sentiment national des pays slaves de la monarchie autrichienne.
Enfin, de la Turquie démembrée sont sortis, pour vivre à l'état de nation, la Roumanie, la Serbie, le Monténégro. La Bulgarie et la Roumélie ne reconnaissent plus que par un tribut la suzeraineté du sultan; elles font aujourd'hui le stage de leur indépendance.
Il y a de très belles pages dans l'histoire de ces révolutions. À la révolution hellénique ont contribué des sentiments poétiques: l'admiration pour les héros de la guerre d'indépendance, et la reconnaissance des hommes envers un pays qui a tant honoré l'humanité. La révolution belge est une double application du principe des nationalités: les Belges ont commencé par se détacher d'un État sous les lois duquel ils ne voulaient point vivre; ensuite, en dépit des affinités de race et de langage qui les attiraient vers la France, ils se sont donné une vie nationale particulière.
Les nationalités slaves ont retrouvé leur âme avant de revendiquer leur droit à l'existence. Les chants de leurs vieux poètes, les récits de leurs historiens, les légendes de leur passé lointain les ont révélées à elles-mêmes, si bien que leurs écrivains patriotes, grammairiens ou historiens, peuvent être considérés, chose nouvelle en ce monde, comme des fondateurs d'États.
Voici donc la grande originalité de notre siècle. Un principe,—non plus une convenance princière, un mariage, un testament, l'ambition de vaincre et de conquérir,—a provoqué plusieurs guerres, dont la conséquence a été, non pas des acquisitions territoriales ou des destructions de peuples, mais la reconstitution de nations anciennes ou la création de nations nouvelles.
Le principe des nationalités a donc célébré des victoires, mais les plus rudes combats restent à livrer. Des raisons diverses en empêcheront le triomphe complet et définitif.
Imperfection de l'œuvre.—Incertitude de définition.
D'abord, la cause est obscurcie par une incertitude de définition. Pour nous, Français, une nationalité est une œuvre de l'histoire, ratifiée par la volonté des hommes; les éléments dont elle se compose peuvent être très différents par leurs origines: le point de départ importe peu; le point d'arrivée, seul, est essentiel.
La nationalité suisse est la plus accomplie de toutes: elle comprend trois familles de peuples, dont chacune parle sa langue. Comme le territoire suisse est, en outre, prélevé sur trois régions géographiques, déterminées par de hautes montagnes, la Suisse, qui a vaincu la fatalité de nature sous les deux espèces ethnographique et géographique, est un phénomène unique et admirable. Mais elle est une confédération, et, depuis longtemps, un pays neutre. Sa constitution n'a pas été mise à la grande épreuve du fer et du feu.