Considérons à présent la situation de l'Europe dans l'univers. Il y a un siècle, elle était le seul personnage historique: il y en a un second aujourd'hui. Les conséquences les plus graves des découvertes du quinzième siècle commencent à apparaître. L'Amérique n'est plus une annexe de l'ancien continent: une série de révolutions a transformé les colonies en peuples. Comme l'Europe, l'Amérique est pleine de nations. Nous disons «l'Europe» pour désigner une sorte de communauté politique; l'Américain dit, avec la même intention «l'Amérique». L'Amérique a le sentiment du contraste qu'elle fait avec l'Europe politique et militaire; elle en a l'orgueil. Ce contraste même lui donne une sorte d'unité. Il permet à des esprits aventureux de parler de panaméricanisme.
D'ancien à nouveau monde, les relations ne sont pas nécessairement pacifiques. Jusqu'à présent, celui-ci n'a pas eu de politique extérieure, mais la doctrine de Monroe, «l'Amérique aux Américains», est une politique. Si jamais elle est appliquée aux continents, aux îles (les signes précurseurs ne manquent point), elle mettra aux prises les deux mondes.
La civilisation américaine est pacifique: toutes ces nations nouvelles croissent et multiplient dans la paix. La paix semble donc être leur vocation; mais, comme si elle était contraire à l'ordre éternel des choses, les États-Unis commencent à employer les excédents de leurs recettes à construire des vaisseaux de guerre. Les armements ruinent l'Europe, et la richesse américaine produit des armements.
Il ne s'agit pas de chercher, en terminant, l'originalité facile du paradoxe. Après avoir descendu le cours du temps, il est naturel de vouloir le précéder du regard dans l'avenir. Après avoir pris son élan si loin dans le passé, il est impossible de s'arrêter net au seuil des temps futurs. Après qu'on a vu tant de changements, des États naître et mourir; des empires crouler, qui s'étaient promis l'éternité, il faut bien prévoir de nouvelles révolutions, des morts et des naissances.
Toute force s'épuise; la faculté de conduire l'histoire, n'est point une propriété perpétuelle. L'Europe, qui l'a héritée de l'Asie, il y a trois mille ans, ne la gardera peut-être pas toujours.
Janvier 1890.