UN NOËL BRETON


Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes, superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie quoi!

C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant lui et que les personnages fussent demeurés en scène.

Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.

Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là, bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante, ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la conscience chantent en nous-même à voix égales.

Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc, dit-il, il ne vous amuse pas mon Noël?

Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai votre Noël! Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en raffoler à mon aise et vous rendre justice!

Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne ne meurt.

Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de la résurrection?--Il est toujours cloué! Voilà le dernier mot de la vie! et la dernière raison de l'aumônier!