Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament, disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses, fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes, semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière, longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse, avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur, l'enthousiasme de sa lyre.
Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle.
J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de marin, elles ne valaient pas celle-ci.
On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce vrai?
Le pilote de l'Emérillon eut une belle expression de nonne scandalisée.
Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores boréales?
Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache, reprenant l'offensive.
D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère à tous une consolante et salutaire pensée.
Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens de Sibérie. Prenez garde au péché grave.
Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois, suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux glaces éternelles.133