Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable distance.

Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible, tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue.

Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer, en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides comme un aveu:

"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"

Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles, des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par quelque auteur célèbre.

J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur.

L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'Agnus Dei et l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis.

Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa Messe Solennelle de Noël)156 avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre soutenaient une mélodie identique au Kyrie et à l'Agnus Dei. La berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du Kyrie, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil, savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse, l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit.

Note 156: La Messe Solennelle de Noël de Fauconnier, fut exécutée à la Basilique de Notre-Dame de Québec, le 25 Décembre 1885.

Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment Une Fête de Noël sous Jacques Cartier est devenue le sujet et le titre de mon premier essai littéraire.