Comment expliquer cette lacune? On a cherché à s'en rendre compte en disant que ce rôle d'équipage n'est qu'une liste de matelots rédigée au retour de l'expédition de 1535. Malheureusement, cette explication est une contradiction flagrante des Documents inédits que nous possédons sur Jacques Cartier. Ce rôle d'équipage fut présenté par Jean Poullet, à la Communauté de Ville de St. Malo, à sa réunion du 31 mars 1535. Les archives publiées en 1865 par M. Alfred Ramé, de Rennes, le disent en toutes lettres.--(Voir pages 8 et 9 des Documents inèdits publiés à la suite de la Relation du Voyage de Jacques Cartier en 1534)--Plus et mieux que cela, nous savons qu'à cette séance mémorable de la Communauté de Ville de St. Malo, Jehan Poullet en produisant le rôle d'équipage, lequel portait alors soixante et quatorze signatures, se réserva le droit de récuser jusqu'à trente des mariniers inscrits et les remplacer par d'autres de son choix.

"Et icelly Poulet a aparu le role et nombre des compagnons Que le dict Cartier a prins pour la dicte navigation, et a esté (mis entre nos mains?) pour incerer cy dessous, et a, icelly Poulet protesté de en dynyer du nombre de XXV à trante et de prendre d'autres à son chouaix."

Document inèdits sur Jacques Cartier, page 9, faisant suite à la relation du voyage de Jacques Cartier en 1534, édition de 1598 et collection de Ramusio.

On remarquera que ce rôle d'équipage porte la date du 31 mars 1535 et qu'il s'écoula plus de six semaines entre le jour de sa présentation à la Communauté de Ville et le départ de la flottille qui mit à voile et quitta St. Malo le 19 mai 1535. N'est-il pas à présumer que, durant cet intervalle de temps, le rôle d'équipage fut modifié en quelque façon, et, tour à tour, amplifié ou amoindri? Il est encore probable que Jean Poullet n'abusa pas de son privilège et qu'il ne l'appliqua qu'à moitié, c'est-à-dire que, loin de récuser aucun des matelots inscrits sur le rôle d'équipage il se contenta d'ajouter de vingt-à trente mariniers de son choix aux 74 bons compagnons déjà acceptés. Cette supposition, qui est mienne, expliquerait suffisamment, à mon sens, ce chiffre de cent dix hommes composant l'expédition.

Le rôle d'équipage présenté par Jean Poullet le 31 mars 1535, à la réunion de la Communauté de ville est demeuré de record dans les archives de Saint-Malo. Les nouvelles recrues de Jean Poullet (s'il en engagea aucune) ne le signèrent pas. Et pour cause; car il n'est pas permis d'altérer en aucune manière un document officiel qui demeure de record. N'empêche qu'elles durent signer un double de ce rôle d'équipage que l'on tint ouvert jusqu'au départ, probablement à bord de la Grande Hermine. Ce document, comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu.


En lisant les noms des personnes présentes à la Réunion de la Communauté de la ville de St. Malo, le lundi huictième de feubvrier, l'an mil cinq cents XXXIIII je trouve ceux-ci, que vraiment on dirait empruntés à l'Almanach de Adresses Cherrier tant ils ont une orthographe contemporaine: Guillaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres Gosselin, Françoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert, Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, Guillaume Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand Picot, et plusieurs aultres des bourgeois congrégés (réunis) et assemblés comme dict est.

Le Gouverneur et Lieutenant-Général pour le Roy en Bourgogne et pour Mgr le Dauphin de Normandie se nommait Philippes Chabot.

Je lis encore, au procès-verbal de la Réunion de la Communauté de Ville de St. Malo, tenue le 31 mars 1535--séance à laquelle fut présenté le rôle d'équipage de l'expédition de Jacques Cartier--les noms suivants des bourgeois du temps.

Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une orthographe moderne: