J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la pensée accablante de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage pour amener la Mémoire, cette grande Rebelle de l'intelligence, à un aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et devant ce miracle d'inflexible énergie, il me venait aux yeux, en regardant Laverdière, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre humainement impossibles la fuite ou le secours extérieur, compléter sciemment l'immense péril pour contraindre son coeur à ramasser tout son courage, préoccuper l'âme à ce point que la pensée même de la peur ne lui vienne pas au suprême élan du combat.

Laverdière continua: En justice pour tous les héros de cette expédition fameuse, il convient d'ajouter à l'immortel Palmare de notre histoire le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnaît pas seulement à la couleur du sang ou à la nationalité d'un drapeau!

Laverdière dit encore: Je devrais ajouter, pour être complet, les noms de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres frères d'armes de Dollard qui périrent au début de l'expédition.

L'étrange mémoire que la mienne! remarqua le maître-ès-arts en se frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs consonances singulières que la frappent, mais l'agencement, le nombre des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce n'est point l'originalité de ce nom de famille Blaise Juillet qui l'émeut, l'impressionne, l'éveille, mais l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre trois, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, qui remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les anneaux d'un reptile.

Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agréables cette pensée du chiffre trois fait lever dans mon intelligence. D'où provient ce phénomène? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent peut-être à une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrême plaisir à chanter des chansons de marche. Vous savez les belles chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels élans de voix et de gaieté les disaient eux-mêmes, à l'âge d'or des vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.16

Note 16: Prêtres du Séminaire de Québec. Le dernier, Patrice Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la meilleure application du vers immortel du poète: Eia age, nunc salta, non ita musa diu!

L'abbé Doherty a certes bien fait d'écouter Virgile, il est mort à 34 ans!

Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au refrain. Or, vous avez dû remarquer, et cela comme malgré vous, combien de fois le chiffre trois entre en scène (si je puis m'exprimer ainsi) dans l'action ou le décor de nos chansons de marche. Ainsi par exemple:

M'en revenant de la Vendée

Dans mon chemin j'ai rencontré

Trois cavaliers fort bien montés.