Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas, quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne mesurait guère plus d'un arpent.
Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée, l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune, alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à l'inonder de ses molles et pensives clartés.
Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le gamma d'Andromède; à l'est, le Grand Chien, les Gémeaux, le Cocher; au sud, le géant Orion, le Taureau, sa Pléiade d'étoiles sur l'épaule (cette même constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les Danseuses43), puis le Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le Verseau; à l'ouest, le Cigne, la Lyre, l'Aigle; au nord, Céphée, Cassiopée, les deux ourses, Hercule et le Dragon. Ce spectacle éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé! Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique splendeur!
Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez les Iroquois les Pléiades étaient les Danseurs et les Danseuses, la voie lactée portait le nom de chemin des âmes, la Grande Ourse était désignée par un mot sauvage qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que les trois étoiles qui composent la queue de la Grande Ourse sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était désigné comme l'étoile qui ne marche pas.
Ferland, Histoire du Canada Tome Ier, pages 139 et 140.
Voici l'origine des Pléiades suivant la légende iroquoise:
Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela; alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il avait éprouvé de retourner vers la terre.
Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes, comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. 44
Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce pays." Relations des Jésuites, année 1649, ch. V, page 17.
Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je m'amusais à reconstruire ces prophétiques labarum, cherchant à deviner quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses avaient traversés.
Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi, que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des Pléiades. Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout, dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage humain sur la Terre.45
Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.
Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes: Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux, Bellatrix, Altair, le delta, l'epsilon et le dzêta d'Orion ces Trois Rois Mages, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres, les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.