Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée sous la direction du Département des Terres de la Couronne. C'est la page ou plutôt la planche No. 37, Paroisse St. Roch Nord, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans deposited in the office of the Department of Crown Lands by and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer. Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac, manager, 1879.
Cette référence au document original permettra aux incrédules de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique et la fidélité de sa copie.
Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.
Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille. Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit, abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les broussailles du rivage.57 Au sommet de l'éminence, sur le plateau même de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.
Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés ou espèces de retranchements. Voyages de Jacques Cartier 1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique de Québec, en 1843, page 109.
Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste. Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards l'entrée de la Rivière Lairet.58 Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare militaire, il s'écria: "Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!" Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: Mes Trois Mousquetaires!
Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière (la rivière St-Charles actuelle) qui vient dedans les terres d'un lac distant de notre habitation (celle de Québec) de six à sept lieues. Je tines que dans cette rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna, d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement, qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc., etc.
Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV, année 1608.
AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 26.
Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II. Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.
Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien, absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale d'un monstre marin.
Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment, deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions entendu sonner.
Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés larges et profonds. 59 Immédiatement placés sous le canon du Fort ils n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à l'ennemi.
Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer le Fort tout à l'entour de gros fossés larges et parfonds, avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts et à chacun changement des dits quarts les trompettes sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. Voyage de Jacques Cartier, édition publiée en 1843 par la Société Littéraire et Historique de Québec, page 52, chapitre XII.