Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à son bord le Capitaine-Général. "Et depuis nous être entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la Nef generalle par la mer de tous vents contraires jusqu'au septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite Terre-Neuve et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27. Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.

Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de bravoures et de gloires.

Cent-vingt--soixante--quarante63 tonneaux additionnés ensemble ne donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais, voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille tonneaux.64 N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du ventre avec le premier bercement de tangage.

Note 63: La Grande Hermine jaugeait 120 tonneaux, La Petite Hermine, 60 tonneaux et l'Emérillon 40 tonneaux; soit en tout 220 tonneaux.

Note 64: Le steamer Parisian, de la ligne Allan, jauge 5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot La Numide (Numidian) qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé Bellerophon, en rade de Québec, pendant l'été de 1887, jaugeait 7,550 tonneaux.

Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile, qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc Esmerillon65, n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée d'audace de notre immortel découvreur?

Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le petit gallion appelé L'Esmerillon que de présent il (Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà vieil et caduc pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant suite aux Voyages de Jacques Cartier en 1534.

A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche, vice-roy de "Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes" montait un vaisseau si petit "que du pont, dit la chronique du temps, on pouvait se laver les mains dans la mer." C'était un navire découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique. Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent, et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût fait sombrer en un clin d'oeil.

Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64), l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:

M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons" (Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile Chevalier a fait du défricheur à ce propos, comme sur bien d'autres, si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai pas vérifié.