A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des intonations de voix humaine parlant un langage humain.
La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque, ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues. Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe en était si naturellement exacte que Samson Ripault70 rasant son capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au portrait auguste du grand François Ier.
Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo, avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des sauvages d'Hochelaga.71
Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter Documents Inédits sur Jacques Cartier et le Canada, faisant suite à la Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier en 1534, pages 10, 11, et 12, édition de 1598.
Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26, édition 1545.
A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote du Courlieu; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo, capitaine et pilote de l'Emérillon.
Venaient après, au second rang, les trois Maistres de nef, Thomas Fourmont, de la Grande Hermine, Guillaume Le Marié, de la ville de St-Malo, de la Petite Hermine, et Jacques Maingard, de l'Emérillon, l'un des quatre fils du parrain72 de Jacques Cartier. Charles Guillot, le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce dernier maître de nef.
Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.
Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.
Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.