Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires, chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé qui s'endort.

Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie, aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.

A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace, semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et blanchir l'Atlantique.

Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse qu'inconnue.

Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre, tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues, scintillantes comme des astres.

Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la vision ravissante du chez-nous dans la patrie, un at home hélas! loin de douze cents lieues.

Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente, toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre le sol natal et le proscrit!

Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.

Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste, cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.

Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière, c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer! Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde, à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde, éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra, peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.